Moins d'un mois après la disparition de Métral (lire LT du 15 janvier), le Valais a perdu le deuxième des trois Maurice (avec Chappaz) que compte sa littérature: Maurice Zermatten, solide figure du paysage et de la mythologie valaisanne officielles, est décédé dimanche à l'âge de 90 ans. Issu d'une famille paysanne et né le 22 octobre 1910 à Saint-Martin (val d'Hérens), il avait écrit une centaine d'ouvrages, dont une moitié de romans, depuis 1936. L'attachement au pays et un catholicisme exacerbé imprégnaient toute son œuvre. Celle-ci compte également des essais, des biographies et du théâtre, en grande partie écrite dans un mazot des montagnes valaisannes, où il aimait à aller chercher l'inspiration.

Dès l'âge de 12 ans, Maurice Zermatten écrit ses premiers poèmes, avant d'aller étudier dans les brumes de Fribourg, où il s'ennuie de son Vieux Pays ensoleillé. Son premier roman, nostalgique et plein d'élan, Le Cœur inutile, est salué par la critique, par une plume autorisée de la Neue Zürcher Zeitung et… par Ramuz: en 1936, l'auteur d'Aline le félicite d'avoir osé «être vrai». Mais malgré La Colère de Dieu (1940) ou Christine (1944), malgré ce souci constant d'authenticité, la littérature – aussi conventionnelle soit-elle – ne nourrit pas son homme; Zermatten enseigne au collège de Sion, jusqu'à sa retraite au milieu des années 70.

«Pendant des années, relate Manfred Gsteiger dans La Nouvelle Littérature romande (Ed. Ex Libris/Bertil Galland, 1978), Zermatten a passé comme le plus important représentant de la littérature valaisanne, voire romande», jusqu'à être considéré comme le seul véritable successeur de Ramuz. Mais cette impression est née d'une confusion, poursuit Gsteiger: «Zermatten dispose d'un métier solide, traditionnel, mais le ton mélodramatique et les sentimentalités folkloriques dénaturent parfois le contenu de ses livres.» Et ce, malgré le credo de l'écrivain: le roman comme «fiction qui traduit une réalité tant que l'on puise son imagination dans la vie».

On a aussi reproché à l'écrivain son style pompier et patriotique. Durant les années cinquante, l'Alliance culturelle romande, cette association qui organise des rencontres entre acteurs culturels et publie des cahiers thématiques, prend des contacts avec Zermatten en vue de créer une revue orientée à droite, travaillant à l'unité romande.

Patriotique? Le rôle que joue Zermatten dans la diffusion du petit Livre de la défense civile du Département fédéral de justice et police à la fin des années 60 compromet en effet gravement son crédit. En 1971, des dissidents de la Société suisse des écrivains (SSE) fondent leur propre association, à la suite du conflit créé par la traduction en français de cet opuscule, encore plus anticommuniste et méfiante à l'égard des intellectuels que la version allemande. Le rédacteur de ce «tous-ménages» n'est autre que Maurice Zermatten, président de la SSE. Les protestations de 78 auteurs romands s'ajoutent alors à celles des Alémaniques: ainsi naît le Groupe d'Olten.

Mais le fossé entre intellectuels et public est grand: Zermatten n'a jamais vraiment manqué de lecteurs, malgré le regard méfiant que jettent sur lui les élites intellectuelles. Les récompenses ont d'ailleurs été nombreuses: Grand Prix de l'Académie française en 1974, Prix Schiller et Gottfried-Keller, d'autres encore… Et des centaines de pages semblaient encore reposer au fond de ses tiroirs. «Des livres restés en panne, ils n'étaient pas assez bons», déclarait en 1995 ce cadet de neuf enfants qui, dès son plus jeune âge, apportait le pique-nique à son père travaillant aux champs. Des champs qui étaient comme son monde en lui.