Attentat

Le mauvais génie du Bolchoï

Les auteurs de l’attaque contre le directeur du Bolchoï sont passés aux aveux. Le commanditaire serait l’un des solistes de la troupe

Une folie russe. Le 18 janvier passé, Sergueï Filine, directeur artistique du Bolchoï, est attaqué à l’acide. Mille hypothèses fleurissent, jusqu’à cette révélation: le commanditaire du crime serait Pavel Dmitrichenko, un des principaux solistes du Ballet du Bolchoï. Arrêtés mardi à Moscou, lui et ses deux complices sont passés aux aveux. La presse russe évoque un mobile passionnel. Au théâtre, on refuse pour l’instant tout commentaire.

L’amour, la danse, l’ambition blessée: tous les éléments sont réunis pour que l’affaire du Bolchoï s’apparente à un polar à rebondissements. Les faits d’abord.

Dans la nuit du 18 janvier, Sergueï Filine est victime d’une agression au vitriol. Un inconnu l’interpelle sur le parking en bas de son immeuble, et lui lance au visage un jet d’acide. Hospitalisé avec de graves brûlures au visage et aux yeux, Sergueï Filine subit plusieurs interventions chirurgicales à Moscou, avant d’être transféré dans une clinique en Allemagne pour des soins ophtalmologiques. La police ouvre l’enquête. Selon elle, cet attentat serait lié à l’activité professionnelle de la victime.

Il faut dire que l’intronisation de Sergueï Filine comme directeur du Bolchoï, en mars 2011, se passe sous les pires auspices. L’institution chancelle sous le poids des scandales: des travaux de restauration pharaoniques ont englouti des millions et les critiques acerbes fusent contre l’administration. Côté linge sale, une histoire de photos compromettantes a écarté un des favoris à la succession de l’ancien directeur artistique.

Sergueï Filine, qui dirige alors un autre grand théâtre musical de Moscou, accepte pourtant la proposition du Bolchoï, sa scène natale, sans hésitation et malgré les mises en garde de ses proches, inquiets d’une atmosphère décrite comme maléfique. Si des tensions à l’intérieur subsistent, Filine reste fidèle à lui-même et déploie son talent de chorégraphe soucieux de modernité, pour donner un nouveau souffle à la programmation, notamment en invitant des artistes étrangers. Sa politique ne fait pas l’unanimité, et le nouveau patron subit un harcèlement permanent: pneus crevés, attaques électroniques, appels anonymes. Filine néglige les menaces jusqu’au drame: jamais il n’a imaginé que ses adversaires passeraient à l’acte.

Cette agression exacerbe des conflits, jusqu’alors latents, entre la direction et un des danseurs vedettes du théâtre, Nikolaï Tsiskaridzé, qui critique avec acharnement la manière dont le Bolchoï est géré. Si Tsiskaridzé ne cache pas son inimitié envers la direction, il clame son innocence dans l’affaire Filine jusqu’à affirmer, dans une interview, que cette agression avait pour but de le discréditer lui, en le faisant passer pour l’auteur du crime. Le danseur se plaint encore d’une ambiance malsaine au théâtre et de complots contre lui et ses élèves. Il évoque notamment cet épisode: une de ses protégées, Angelina Vorontsova se serait vu refuser, par Filine, le rôle principal du Lac des cygnes; celui-ci lui aurait suggéré de prendre des cours avec une professeure. Un mois après, l’enquête aboutit à une révélation qui disculpe Tsiskaridzé.

Mardi, donc, la police arrête les trois suspects: le présumé commanditaire Pavel Dmitrichenko, soliste du Bolchoï, l’agresseur Iouri Zaroutski et le chauffeur Andreï Lipatov, qui a conduit Zaroutski sur les lieux de crime. Une analyse des appels téléphoniques lancés à proximité de la maison de Filine au moment de l’agression, a mis les enquêteurs sur la piste. Les trois reconnaissent leur culpabilité: Dmitrichenko avoue à la télévision russe avoir organisé l’attaque, mais «pas dans cette proportion». Le porte-parole de la police a confirmé au Temps que l’enquête se poursuit, et qu’une décision quant à l’incarcération des suspects sera prise, au plus tard, en fin de semaine.

Sur la base de l’aveu de Dmitrichenko, la presse russe propose un nouvel éclairage sur l’épisode d’Angelina Vorontsova. La jeune ballerine aurait demandé à Filine le rôle principal du Lac des cygnes, mais celui-ci n’aurait pas jugé ses prouesses techniques, ni sa forme, suffisantes. Vorontsova se serait plainte à Dmitrichenko, son compagnon, qui se serait disputé alors avec Filine. Professeur de Vorontsova, Tsiskaridzé se serait permis une phrase assassine qui lui a valu d’être soupçonné, rapporte le quotidien Izvestia.

Selon ce même quotidien, c’est le seul incident qui a terni les relations de Dmitrichenko et de Filine. Les artistes du théâtre se disent effarés par le déroulement de l’affaire, et certains ne croient pas à la culpabilité de Dmitrichenko: ce danseur prodigieux n’est pas du genre à manigancer une agression, d’autant qu’il a toujours été apprécié au théâtre. A commencer par l’ancien directeur artistique Youri Grigorovich qui a monté, entre autres, une version revisitée du Lac des cygnes. Celle-là même dans laquelle Tsiskaridzé, puis Dmitrichenko ont joué les rôles du Mauvais Génie…

«Le génie et le mal, deux choses incompatibles», dit Mozart à Salieri dans une pièce de théâtre de Pouchkine, avant d’être empoisonné par son rival. Un vers que les protagonistes du drame du Bolchoï devraient bien connaître.

Le nouveau patron subit un harcèlement permanent: pneus crevés et appels anonymes

Dmitrichenko affirme à la télévision russe avoir organisé l’attaque, mais «pas dans cette proportion»

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