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La mauvaise conscience avec brio

**** Film déroutant mais ovationné, le turc «Winter Sleep» de Nuri Bilge Ceylan invitait à l’introspection inconfortable

La mauvaise conscience avec brio

Film déroutant mais ovationné, le turc «Winter Sleep» de Nuri Bilge Ceylan invitaità l’introspection inconfortable

On l’attendait de pied ferme, il n’a pas déçu. Deux fois Grand Prix du jury (la distinction qui vient juste après la Palme d’or) avec Uzak, en 2002, et Il était une fois en Anatolie, en 2011, Prix de la mise en scène pour Les Trois singes en 2008, le Turc Nuri Bilge Ceylan, 55 ans, est l’un des chouchous du Festival de Cannes. A juste titre. Même placé bêtement en un milieu d’après-midi propice aux assoupissements, son Winter Sleep – autrement dit «sommeil d’hiver» – a défié toutes les critiques de longueur excessive avec ses 3h16 le plus souvent hypnotiques. En fait, on en redemanderait presque, pour que l’ensemble fasse sens avec une plus grande évidence.

Il faut dire que le cinéma de Ceylan n’est pas du tout aussi formaliste et hautain que certains semblent le croire. A cette aune, Theo Angelopoulos, Alexandre Sokourov, Bela Tarr ou Tsai Ming-liang sont loin devant lui. Malgré sa formation de photographe et sa prédilection pour les longs plans-séquences, ce n’est pas non plus un vrai contemplatif et il aime inscrire ses personnages dans un ici et maintenant assez aisé à appréhender. De même ses préoccupations, couple, fossé social, famille ou abus de pouvoir, sont plutôt concrètes, toujours fondées sur des questions de morale.

Winter Sleep offre tout cela, à travers le personnage d’Aydin, comédien à la retraite qui s’est retiré dans un hôtel dont il a hérité dans un coin reculé de l’Anatolie, parmi d’autres propriétés. Il en laisse la gestion à ses employés et joue à l’hôte courtois tout en se consacrant à des activités plus intellectuelles, dont celle de chroniqueur dans un journal. L’histoire débute vraiment le jour où un petit garçon lance une pierre contre la vitre de sa voiture et où son employé va demander des comptes à ses parents, qui se trouvent être des locataires d’Aydin. C’est un oncle confus qui vient finalement s’excuser tout en avouant de gros problèmes d’argent. Bon prince, Aydin veut laisser filer, mais se laisse entraîner par sa sœur Necla et sa jeune épouse Nihal dans une discussion philosophique sur l’opportunité d’agir ainsi.

Et c’est parti pour trois heures qui approfondissent les liens entre chacun, avec, au bout du compte, une remise en cause de l’intellectuel pacifique doublé d’un rentier suffisant qu’est Aydin. Ingmar Bergman et ses introspections douloureuses ne sont pas loin, les drames plus elliptiques du Roumain Christian Mungiu non plus. Les face-à-face deviennent d’une intensité de plus en plus prenante, pour aboutir au conflit central qui oppose Aydin et Nihal, qui s’est lancée dans une collecte d’argent pour les écoles dans le besoin. Entre l’expérience désillusionnée et méfiante de l’un, et la générosité apparemment naïve de l’autre, qui l’emportera? Ou bien, est-ce leur la fin de leur couple?

Nuri Bilge Ceylan inscrit le tout dans ses chères collines anatoliennes au début de l’hiver, et c’est visuellement magnifique. La capture d’un cheval sauvage donne une des plus belles scènes, mais ce sont encore les comédiens, Haluk Bilginer (Aydin) et Melisa Sözen (Nihal, une beauté) en tête, qui font ici l’essentiel. Une fameuse sonate de Schubert fait aussi quelques apparitions, tandis que des citations de Tchekhov, Shakespeare et Dostoïevski viennent discrètement étoffer le propos. Si, malgré tout cela, Winter Sleep ne s’impose pas avec l’évidence d’Il était une fois en Anatolie, c’est sans doute que ce type de cinéma «de mauvaise conscience» est plus délicat à négocier qu’un film policier animé par sa quête de vérité.

En ceci, ce nouveau film rappelle le moins populaire Les Climats (2006, non distribué en Suisse), dans lequel Ceylan jouait face à son épouse Ebru Yapici Ceylan. Ils se contentent, cette fois, de cosigner le scénario, mais il est clair que ses méandres sont nourris par leur propre différence d’âge et leur position privilégiée dans une société tiraillée entre toutes sortes d’extrêmes. Même longuement ovationné (en leur présence), Winter Sleep connaîtra-t-il un meilleur sort? La Palme, elle, ne paraît en tout cas pas acquise.

«Winter Sleep» a défié toutes les critiques de longueur excessive avec ses 3h16 le plus souvent hypnotiques

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