Livres

Max Frisch, maître du suspens par-delà la mort

Après 20 ans sous scellés, le «Journal berlinois» paraît enfin. Une pièce supplémentaire dans le puzzle biographique du célèbre auteur suisse

Max Frisch maîtrisait l’art du suspens. Dans ses livres mais pas seulement. Vingt-cinq ans après sa mort, l’écrivain suisse parvient encore à susciter l’événement avec la parution de son «Journal berlinois». De son vivant, Frisch a publié deux journaux fameux dans lesquels il confronte les faits et la fiction en contrepoint de sa propre existence. On y trouve dans le premier (1946-1949) le récit de ses voyages à travers l’Europe meurtrie par la guerre ainsi que les esquisses de ses pièces de théâtre politiques.

Frisch expérimente de nouvelles formes et formule les bases d’intrigues et de personnages qu’il mettra toute sa vie à développer. Ses deux grands romans «Stiller» (1954) et «Homo faber» (1957) font de lui un auteur d’après-guerre d’envergure internationale et toujours très lu dans les écoles.

Espace privilégié

Le deuxième journal couvre les années de 1966 à 1971 et ouvre chez Frisch une phase littéraire avec des textes à la narration plus complexe ayant comme thématiques centrales le souvenir, la vieillesse et la mort. C’est que la réalité biographique chez Frisch se mêle souvent à son œuvre de fiction et les personnages principaux de ses livres sont des doubles plus ou moins explicites de l’auteur. Fragmentaire et subjectif, le journal intime est pour Frisch un espace privilégié pour la réflexion dans un monde continuellement chaotique; c’est la forme de prédilection de son écriture.

Le troisième journal

Manquait jusqu’ici le troisième journal qui couvre les années 1973 et 1974, au moment où Max Frisch séjourne à Berlin-Ouest. En 1981, soit dix ans avant sa mort, l’écrivain avait mis sur pied une fondation pour veiller sur ses écrits posthumes et ses archives. Il avait alors donné comme consigne d’attendre vingt ans après sa mort pour publier le «Journal berlinois». C’est au président de cette fondation, Thomas Strässle, qu’est revenue la mission d’éditer l’ouvrage qui a rencontré un grand succès public en Allemagne et en Suisse alémanique (lire ci-contre).

En résonance

Comme genre littéraire, le «Tagebuch» est à placer chez Frisch au même rang que le roman ou la pièce de théâtre. Ses journaux intimes ne sont pas, comme on pourrait le croire, la somme de notices quotidiennes mais bien le résultat d’une composition rigoureusement structurée d’essais et de récits qui tournent autour de quelques thèmes et qui sont disposés de sorte à former un entrelacement subtil. Chaque entrée est un texte stylistiquement et thématiquement autonome qui entre en résonance avec les autres. Comme nous le confie Camille Luscher, c’est là que réside la grande difficulté pour la traduction du Journal berlinois: chaque texte a son rythme, suit une logique qui lui est propre et qu’il faut apprivoiser.

Portraits d’écrivains

Que contient ce Journal berlinois? Il débute laconiquement avec un déménagement: «6 février 1973. Reçu les clés de l’appartement (Sarrazin Strasse 8), soirée chez Grass. Rognons.» Frisch et sa deuxième épouse, Marianne Frisch-Oellers, vont vivre à Berlin-Ouest pour être proches de leurs amis écrivains: Uwe Johnson, Jurek Becker et bien d’autres. Max Frisch ressentait le besoin de s’éloigner de Zurich pour être plus libre dans son écriture. Quatre thématiques traversent le Journal berlinois: le quotidien de l’auteur dans son nouvel environnement, des récits fictionnels, de nombreux portraits d’écrivains qu’il fréquentait et finalement l’Allemagne de l’Est.

Raconter l’Est

La plupart des entrées font écho à la présence du mur de Berlin et à ces deux mondes qui se côtoient dans une même ville. C’est de loin l’aspect le plus important du livre, qui devient ainsi un précieux témoignage sur les relations culturelles entre Est et Ouest durant la Guerre froide. Frisch se rend souvent de l’autre côté du mur, par exemple pour rencontrer ses éditeurs et relecteurs est-allemands. Il fait le récit de ses impressions et observe finement les différences de mentalités. «La littérature comme fenêtre, dans chaque conversation ici, on peut sentir qu’elle a une fonction. Ils ne sont pas snobs, très vifs, capables d’une grande cordialité; pas de bavardages. C’est un véritable souhait que l’on formule en se disant «au revoir»; de notre côté aussi.»

Marcher sur des œufs

Il sent la nervosité des écrivains et des acteurs du monde littéraire qui marchent sur des œufs car une phrase de travers peut leur causer des problèmes graves, en même temps, on ne veut pas paraître naïf devant le grand écrivain. Le lecteur peut se faire une idée du climat lors du récit d’une lecture publique de Frisch à l’Est «où ne sont invités que les membres de l’association», les autres qui se présentent quand même doivent être renvoyés.

Et toujours cette tension, cet intérêt crispé que Frisch lit dans les pensées de ses interlocuteurs: «L’autre formulera-t-il ce qu’on n’a soi-même pas le droit de dire?» Le récit le plus surprenant à propos du mur est une fiction allégorique d’un Zurich-Est et d’un Zurich-Ouest: «Les ponts qui enjambent la Limmat sont tous conservés; certains étrangers, s’ils ont les bons papiers, peuvent les traverser; pas nous, naturellement. Alors, ils nous racontent à quoi ressemble l’autre côté; mais on préfère ne plus le savoir.»

Ma machine à écrire

Les états d’âme de l’écrivain face à son métier sont un autre motif qui revient souvent. A côté des lectures publiques et des rencontres avec d’autres auteurs et ses éditeurs, certaines entrées traitent de l’écriture en tant qu’activité. Au moment de la rédaction du «Journal berlinois», Frisch n’a plus rien à prouver, ses livres se vendent bien, il est une personnalité publique écoutée et demandée. Il avait quitté Zurich pour trouver de l’inspiration, il se retrouve «[s]ans plan de travail, mais ça ne m’oppresse pas du tout; la plupart du temps je suis assis devant ma machine à écrire parce que c’est là que je me sens le mieux».


«Sa stratégie pour faire parler de soi au-delà de la mort a parfaitement réussi»

Thomas Strässle préside la fondation Max Frisch à Zurich. Il a dirigé l’édition du «Journal berlinois».

Le Temps: Qu’avez-vous ressenti en avril 2011 quand vous avez pu avoir accès aux manuscrits du «Journal Berlinois»?

Thomas Strässle: C’était à l’agence UBS Bellevue à Zurich. Tout le conseil d’administration de la fondation était présent. Nous avions une clé, la banque en avait une autre, on ne pouvait ouvrir le coffre qu’avec les deux clés. Comme le coffre de Max Frisch était tout en bas et que j’étais le plus jeune, je l’ai ouvert. Il y avait de nombreux cartons, tout était très soigneusement rangé et étiqueté. En plus du Journal berlinois, il y avait surtout de la correspondance. Nous avons tout emmené à la bibliothèque de l’EPFZ où sont conservées les archives de l’auteur. Il n’y a pas eu de grandes surprises, pas de nouveau manuscrit. L’existence de ce journal était connue, Max Frisch en avait parlé de son vivant, il a su savamment attiser la curiosité à ce sujet.

– Pourquoi l’auteur a-t-il exigé qu’on attende 20 ans pour faire connaître ce texte?

– Frisch a voulu que ce soit une commission qui décide de la publication ou non de ses textes posthumes, et pas ses héritiers. C’est lui qui a élaboré la structure de cette fondation. La présence posthume dans le champ littéraire comptait énormément pour lui. Cela fait partie d’une stratégie pour faire parler de soi au-delà de la mort, et cela a parfaitement marché, quand le livre est sorti en janvier 2014, tous les grands journaux en ont parlé et il s’est très bien vendu, à plus de 50 000 exemplaires sans compter la version poche sortie il y a un an.

– Une partie du journal n’a pas été publiée car cela concerne l’épouse de Max Frisch, Marianne Frisch-Oellers.

– Certains passages touchent en effet à la vie de couple et donc à la vie privée de Mme Frisch-Oellers, qui vit d’ailleurs toujours dans l’appartement dont il est question dans le livre. La publication de ces passages aurait porté atteinte au respect de sa sphère privée.

– A quel moment la liberté d’expression artistique prend-elle le dessus sur le droit à la sphère privée?

– Cela dépend entre autres du statut social de la personne dont on parle. Mme Frisch-Oellers n’est pas une personnalité publique comme Günter Grass que Max Frisch attaque dans le Journal berlinois sur sa manière d’occuper la scène littéraire, il le fait d’ailleurs sans ménager ses termes.

– Aura-t-on dans vingt ans la version non abrégée?

– Peut-être. Mais l’essentiel est dans le livre tel qu’il est aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup plus dans les passages coupés.


Max Frisch en quelques dates:

1911 Naissance à Zurich

1933 Abandon des études littéraires, voyages en Europe financés par des reportages pour la NZZ

1936-1940 Etudes d’architecture et premières publications

1942 Mariage avec Gertrud von Meyenburg avec laquelle il aura trois enfants (divorce en 1959)

1946 Premières pièces de théâtre jouées à Zurich: Santa Cruz et La Grande Muraille

1950 Parution du Journal 1946-1949, l’un des premiers ouvrages publié par la maison édition Suhrkamp nouvellement fondée

1954 «Stiller»

1957 «Homo faber»

1958-1962 Relation amoureuse avec Ingeborg Bachmann

1968 Mariage avec Marianne Oellers (divorce en 1979)

1975 «Montauk»

1991 Meurt le 4 avril à Zurich des suites d’un cancer


Max Frisch, «Journal berlinois», traduit de l’allemand par: Camille Luscher, Zoé, 224 p.

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