«Je ne suis pas Stiller.» Emblématique d'une crise identitaire, cette phrase a cinquante ans mais n'a guère perdu de sa portée. Plus de dix ans après sa mort, son auteur, Max Frisch, serait sans doute enchanté de l'entendre à nouveau résonner aujourd'hui. Resté dans l'ombre dans les années 90, l'écrivain et dramaturge connu pour son engagement politique et sa «Suisse sans armée» connaît un grand retour. Pas seulement dans les librairies mais aussi sur scène.

Avec Stiller, traduit en plus de 25 langues depuis sa parution en 1954, ce sont d'abord des millions de lecteurs touchés, assis derrière leur banc d'école ou flânant sur les sièges de la gare. Or, depuis cet automne, c'est sur scène, au Théâtre de Bâle, que ce premier roman connaît un nouvel envol grâce à l'adaptation qu'en propose le metteur en scène Lars-Ole Walburg. Même le théâtre de Francfort l'a inséré dans son programme dès janvier prochain et les éditions Suhrkamp en diffusent une nouvelle excellente version.

La mise en scène proposée à Bâle n'est guère convaincante, mais il faut reconnaître la difficulté du travail. Elle ne résout pas le problème d'une fable plutôt restreinte qui laisse une large place à la réflexion personnelle. Pire, elle frise parfois la caricature avec ses géraniums et ses références au FC Bâle, snobant la problématique identitaire centrale du roman, sa dimension existentielle. Pourtant, cette lecture courageuse d'un roman de plus de 400 pages a le mérite de rappeler l'actualité du travail de Max Frisch, ce regard distant et critique sur le monde en train de se faire, sur cette Suisse en crise de repères.

Stiller, c'est l'histoire d'un homme, en prison depuis six ans, qui pense être un autre, mais qui doit finalement constater qu'il est ce qu'il est: le sculpteur Anatol Ludwig Stiller plutôt que le citoyen américain James Larkin White. Un profond questionnement identitaire qui le fait voyager de New York à Mexico pour terminer son parcours sur les rives du lac Léman. Max Frisch s'y ingénie à un subtil mélange des genres et des perspectives, à la fois roman et journal intime. Une œuvre dont la polyphonie fait la richesse et la complexité. Une éternelle interrogation sur le véritable «Je», ce problème de la liberté de choix de l'individu, dont l'auteur zurichois pense qu'elle pourrait bien être un leurre.

Mais Stiller, c'est avant tout le fruit d'un écrivain confronté à un véritable tournant dans son parcours professionnel et sentimental, qui tangue entre appartenance bourgeoise et appel du monde artistique. Un Max Frisch né à Zurich en 1911, d'abord devenu journaliste puis architecte, mais qui aspire à une existence artistique. Un homme tiraillé qui quitte femme et enfants en 1954. Stiller: «On peut tout raconter, tout sauf sa propre existence.»

Treize ans après la mort du dramaturge, ce sont en réalité deux œuvres romanesques qui marquent leur grand retour via la scène. Dès début décembre, le metteur en scène Stefan Pucher propose au Schauspielhaus de Zurich sa lecture d'Homo Faber, paru trois ans après Stiller. Parallèlement, les archives Max-Frisch de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich consacrent une exposition à la genèse de Stiller, la correspondance prolifique – et passionnante – entretenue par l'auteur avec son éditeur et ami Peter Suhrkamp. Au moment où l'on se délecte de films documentaires politisés à la Michael Moore, cette profusion honore un processus de pensée qui visiblement trouve ses marques dans la société contemporaine.

«On a souvent pensé, à tort, que Max Frisch était un auteur politique enraciné dans son époque; je crois que ce retour à l'avant-scène prouve le contraire»: journaliste parlementaire au quotidien Südostschweiz, Daniel Foppa a consacré son travail de doctorat à l'écrivain alémanique («Max Frisch und die Neue Zürcher Zeitung»). «Son message parle toujours autant, même à la Suisse d'aujourd'hui.» Ce Stiller qui refuse d'être celui que l'on voit en lui. Qui s'interroge sur le sens du chemin qui est le sien.

«Aujourd'hui, des accroches évidentes se retrouvent à la fois au niveau de l'individu et au niveau politique.» Avec cette Suisse qui, au moment où l'Europe se construit à sa porte, se demande où elle va, redoute parfois son caractère multiculturel, ravive sans cesse la question de son mythe identitaire. Daniel Foppa: «Avec Frisch, la mise en question de la patrie a gardé toute sa vigueur.» En 2004 comme cinquante auparavant.

Stiller. Théâtre de Bâle, jusqu'en mars 2004, tél. 061 295 14 75 ou http://www.theater-basel.ch. «Ich bin nicht Stiller». EPFZ, Rämistrasse 1001, Zurich,

Homo Faber. Dès le 3 décembre au Schauspielhaus de Zurich, jusqu'au 20 décembre,

tél. 01 258 77 77 ou http://www.schauspielhaus.ch