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Le jardin de Max Liebermann à Wannsee, Berlin. (Raphael Staehli)
© Raphael Stähli, Raphael Stähli, Raphael Stähli

Jardins des peintres (4/5)

Max Liebermann, l’art nouveau des jardins

En 1910, le peintre impressionniste allemand se fait construire une résidence d’été au bord du lac de Wannsee, aux portes de Berlin. La conception de sa villa et du jardin reflète les nouveaux principes architecturaux et paysagistes du début du XXe siècle

Depuis l’esplanade de plain-pied de la maison, le regard survole la terrasse rouge de géraniums, saute par-dessus le parterre fleuri en contrebas et dévale les cent mètres de la pelouse en pente pour plonger dans le bleu étincelant du lac de Wannsee. A gauche, un labyrinthe de haies laisse deviner les formes de trois jardins géométriques. A droite, un bosquet de bouleaux respire la fraîcheur en cette caniculaire journée de juillet. Derrière, un salon inondé de lumière ouvre sur une profusion de fleurs du jardin potager.

En images: Balade dans le jardin, réel et représenté

En 1909, Max Liebermann, peintre impressionniste allemand, acquiert la dernière parcelle libre du quartier résidentiel au bord du lac de Wannsee, au sud-ouest de la capitale. Le président de la Sécession berlinoise – un courant qui s’oppose au conservatisme – se fait construire une villa et aménager un jardin qui reflète la nouvelle approche architecturale et paysagiste en ce début de siècle. Notamment, la conception de l’ensemble comme une œuvre d’art totale mêlant l’aménagement intérieur, l’architecture et l’art paysager dans un ensemble harmonieux.

Avec son ami Alfred Lichtwark, historien d’art et l’un des réformateurs de l’art des jardins, le peintre allemand imagine l’un des premiers jardins modernes, en interaction avec l’architecture du bâtiment. «Depuis le bord du lac, je voudrais voir, à travers la maison, la partie du jardin située derrière. Devant la maison, une simple pelouse doit être aménagée de façon que la vue depuis les chambres sur le lac ne soit pas entravée. A gauche et à droite de la pelouse, je veux des allées droites. C’est l’essentiel»: telles auraient été les indications de Liebermann à son architecte, Paul Otto Baumgarten.

A l’opposé des parcs à l’anglaise «trop pauvres en fleurs», selon Lichtwark, le jardin moderne s’inspire à la fois des exubérances des potagers campagnards et de la géométrie épurée de la Renaissance et du baroque. Chaque espace y remplit une fonction distincte et s’inscrit dans la logique architectonique de l’ensemble.

Dans ce «château sur le lac, sans exubérances et à son image», Liebermann séjournera avec sa famille pendant les mois d’été, d’avril à octobre, de 1910 jusqu’à sa mort, en 1935. Le splendide jardin lui servira non seulement de lieu de repos, mais aussi d’atelier en plein air qui lui inspirera près de 200 tableaux (et autant de gravures), parmi lesquels des chefs-d’œuvre de l’impressionnisme allemand. Chaque partie du jardin – la terrasse, le labyrinthe des haies, le potager, le bosquet de bouleaux – offrait au peintre des motifs différents qu’il ne se lassait pas d’explorer.


Le jardin maraîcher

Lors d’une promenade à la campagne aux environs de Hambourg, au début des années 1890, Alfred Lichtwark a fait découvrir à son ami le jardin potager campagnard. En vogue à l’époque, ce type de jardin présentait un mélange joyeux de vivaces et de cultures maraîchères. Le peintre a été fasciné par la régularité des lignes et des plates-bandes et l’alliance de l’esthétique et du fonctionnel. «Si je me construis une fois ma maison, je ferai aménager un jardin comme celui-ci, a dit Liebermann. On pourrait peindre ici des centaines de tableaux…»

Ce qu’il fera vingt ans plus tard devant l’entrée de sa villa de Wannsee. La moitié de son jardin paysan était réservée au potager, l’autre combinait des fleurs vivaces avec des variétés qui changeaient chaque année. Un horticulteur raconte la visite de Liebermann à la recherche de semis pour ses compositions florales – ce jour-là, le peintre cherchait différentes nuances de bleu: «Le bleu dans le jardin est le plus intéressant du point de vue pictural», aurait-il dit.

Le jardin potager est le premier motif que Liebermann va explorer dans sa nouvelle demeure. Il choisit souvent les plans rapprochés sur les massifs floraux, en mettant l’accent sur les diagonales des chemins qui butent contre les lignes verticales de la façade. Puisque la frontière entre tous les éléments du jardin architectonique devait être claire, une haie de tilleuls séparait l’entrée de la villa du jardin potager. Liebermann utilise souvent cette toiture de feuillage comme le cadre supérieur de ses tableaux. Son goût pour la symétrie se traduit également dans la planification paysagère: l’allée centrale du jardin, dans l’axe de l’entrée, passait par le rez-de-chaussée pour déboucher sur la terrasse fleurie.

La terrasse

L’une des audaces architecturales de la résidence de Wannsee est son esplanade ouverte sur la terrasse en fleurs. Jadis couverte de gravier, de plain-pied avec le rez-de-chaussée, elle constituait le prolongement du salon à l’extérieur, et reliait ainsi les espaces intérieurs au jardin. Malgré quelques divergences avec la famille, Liebermann insiste pour que la terrasse, à la différence du jardin potager, soit toujours plantée de la même façon – avec les violettes bleues et jaunes au printemps et avec les géraniums rouges en été. Un muret avec des agapanthes et un parterre de fleurs plus bas servaient de transition vers la pelouse centrale.

L’idée d’une telle terrasse apparaît dès les premiers échanges de Liebermann et Lichtwark. Plus qu’un élément décoratif, elle incarnait ce principe du jardin moderne selon lequel les éléments ordonnés se trouvent à proximité de la maison pour évoluer ensuite vers des paysages plus sauvages.

C’est seulement quatre ans après son premier séjour que Liebermann commence à s’intéresser à sa terrasse en tant que motif pictural. Mais, à partir de 1914 et jusqu’à 1933, elle restera son sujet de prédilection. Il y peint près de 63 tableaux, ainsi que des dessins et des pastels, qui diffèrent par les perspectives choisies. La structure régulière de l’ornement floral lui inspire ces compositions géométriques qu’il affectionnait tant. Il cadre son sujet sur un fragment, accentue les alignements des bordures de fleurs et des allées dans une fuite de masses colorées en diagonale.

«L’artiste saisit la réalité en devenir, pas accomplie»: cette maxime de Liebermann traduit bien son approche. D’épaisses touches de couleur, posées de manière dynamique, parfois à l’aide d’une spatule, suggèrent les formes et leur mouvement, les contours s’estompent.

Des deux côtés de la terrasse, des escaliers descendent vers deux allées parallèles qui soulignent le découpage géométrique du jardin. Celle de gauche part sous une arche de feuillage et traverse les trois jardins de haies. Celle de droite passe sous le bosquet de bouleaux. Les contrastes entre la partie architectonique à gauche et sauvage à droite participaient au charme de ce jardin moderne.

Les jardins de haies

«L’art du jardin est l’art de l’espace», affirmait Alfred Lichtwark. Les trois jardins de haies sont l’illustration par excellence de ce principe architectural. Ce n’est pas par hasard que Liebermann les appelait «les chambres vertes». Ce labyrinthe de formes géométriques précises renoue avec la tradition des jardins baroques et de la Renaissance et incite à découvrir des espaces dissimulés derrière les feuillages.

La première chambre verte est formée par un carré de tilleuls dont les cimes recadrent le bleu du ciel si on regarde en haut depuis le banc. La deuxième est le jardin ovale dont la forme en cercle des chemins fait écho aux courbes du parterre fleuri et des buissons taillés en rond. Le troisième jardin, la roseraie, en parterres symétriques, réunit toutes les nuances du rouge et débouche sur un petit potager et le pavillon sur le lac.

Ces espaces intimes attirent l’œil de Liebermann non seulement par leurs formes simples, mais aussi comme symbole de l’existence harmonieuse au sein de la nature. Cette verdure protège, cet ordre rassure, ainsi pourrait-on interpréter la pensée du peintre, qui crée un environnement idyllique, comme pour conjurer les horreurs de la Première Guerre mondiale.

Le bosquet de bouleaux

Le bosquet de bouleaux était à sa place au moment de l’achat de la propriété. Il continua à pousser librement en contraste avec l’espace organisé des jardins de haies en face. Liebermann et Lichtwark laissent s’exprimer la nature sans l’entraver. Les arbres surgissent du milieu du chemin en créant un effet de forêt sauvage et en contestant la rectitude des lignes.

Dans la philosophie de l’Art nouveau, le bouleau est le symbole du printemps et de la jeunesse. Liebermann peintre commence à s’intéresser à sa petite forêt à partir de 1917. Comme dans d’autres parties du jardin, il choisit des cadrages rapprochés, joue entre la verticalité des troncs et l’horizontalité des chemins ou utilise la grille des arbres comme un rideau devant la maison ou un cadre focalisant la vue sur la villa ou le lac. Sur l’un des tableaux, il représente sa maison toute petite au fond, en exagérant les dimensions de la pelouse et des arbres. La perspective erronée est voulue: sans doute le peintre tenait-il à représenter sa maison comme tapie dans la nature au bout du monde, loin des tempêtes extérieures.

Décédé en 1935, Max Liebermann ne verra pas le départ forcé de sa famille sous le IIIe Reich ni la transformation de la villa et du jardin pour les besoins de la Poste. Après la guerre, la maison fera partie de l’hôpital de Wannsee et l’atelier du peintre servira de bloc opératoire. Les jardins sont presque entièrement rasés. En 1952, le terrain fut restitué aux descendants du peintre, qui l’ont finalement vendu au Land de Berlin. Un club de plongée s’y installe.

Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que la Société Max Liebermann, fraîchement créée, obtient le classement de la villa en bâtiment historique et entreprend la reconstruction du jardin et de la maison pour en faire un musée. Le défi est relevé en 2014, quand la société récupère le dernier bout de la parcelle appartenant encore au club de plongée et peut reconstituer complètement le jardin de haies. L’ensemble, conçu par Liebermann et Lichtwark, a retrouvé son équilibre et l’harmonie de ses formes.


A visiter

La villa et le jardin de Max Lieber­­mann «am Wannsee», Colomierstr. 3, Berlin. Lignes de métro et de train depuis la gare principale de Berlin.

Ouvert tous les jours sauf mardi.

www.liebermann-villa.de

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