L’homme qui dessine sur Kanye West

Maxime Büchi, tatoueur lausannois installé à Londres, imprime sa marque singulière dans l’univers de la mode et du show-business

«Vous vous intéressez à lui parce qu’il a tatoué Kanye West? C’est tellement dommage d’avoir attendu ça! Maxime Büchi, c’est l’un des Suisses les plus influents dans le monde de la mode aujourd’hui. Pourtant, ici, il n’a jamais été reconnu à sa juste valeur.» Cet éloge, évidemment, n’est pas impartial. C’est Ian Party, typographe, ami de longue date et partenaire en affaires du principal intéressé, qui s’exprime. Quant au reproche, il n’est pas tout à fait fondé. Maxime Büchi, Le Temps l’avait rencontré en 2009 déjà. Mais cela donne le ton: Maxime Büchi est le genre de personnalité polarisante qui s’épanouit mal au pays du consensus humble. D’ailleurs, il l’a quittée, la Suisse, pour Paris, New York, Londres, et bientôt Los Angeles. Ambitions personnelles et artistiques sans frontières ni limites.

Or donc, Maxime Büchi, tatoueur formé chez le grand Filip Leu, graphiste et typographe issu de l’ECAL, lausannois de 37 ans, cofondateur de la marque Sang Bleu, est aujourd’hui connu des 27 millions de suiveurs de Kim Kardashian comme «le tatoueur de Kanye West». Celui qui a inscrit, à l’encre bleue et en chiffres romains, la date de naissance de sa mère, et celle de sa fille, sur les poignets de la vedette du rap.

A l’origine, c’est sur son visage que Maxime Büchi aurait dû travailler. Pour dire qu’il fut à deux doigts de, littéralement, défigurer le chanteur. Il se dit «assez déçu qu’on ne l’ait pas fait». Mais respecte, bien entendu, le choix de son client – et celui de sa femme. «Kanye West sait bien ce qu’il fait. Son visage, c’est 50% de son chiffre d’affaires. Si c’est ce qu’il veut, je sais qu’il y a bien réfléchi. D’un point de vue technique et artistique, [un tatouage sur le visage] c’était très «challenging», et d’un point de vue marketing pour moi, cela aurait eu mille fois plus d’impact!»

Mais peut-être n’est-ce que partie remise. Kanye West n’est pas juste rentré par hasard dans le studio de tatouage londonien de Maxime Büchi. Ce dernier fait aujourd’hui partie du vaste entourage de la star, en tant que «consultant artistique». Un mandat nébuleux et bien rémunéré, qui l’a amené à faire des choses aussi variées qu’acheter des meubles ou concevoir l’univers visuel d’un concert – notamment sur la base de gravures d’Albrecht Dürer.

Ce n’est pas la première fois que Maxime Büchi se retrouve ainsi en position de donner des impulsions visuelles et artistiques dans les hautes sphères du show-business. Il a notamment tatoué et collaboré avec Nicola Formichetti, un proche de Lady Gaga, à l’époque où ce dernier était directeur artistique de Mugler. Dans le monde de la mode, le magazine interdisciplinaire Sang Bleu , créé en 2004 avec son ex-compagne Jeanne-Salomé Rochat, bénéficie d’un large succès d’estime, et l’esthétique qu’il a développée a servi d’inspiration à des directeurs artistiques de renom.

Aujourd’hui, trois ans après la séparation du couple, Sang Bleu est devenu une marque de création contemporaine au sens large. Jeanne-Salomé, depuis Berlin, la développe davantage du côté de l’art et de la mode. Maxime Büchi, lui, l’inscrit dans le champ étendu du tatouage, entre Londres, New York et Los Angeles. Tous deux affirment que leur collaboration reste possible au-delà de la rupture du couple. Tous deux admettent que la «garde partagée» de cette marque se révèle tout de même, parfois, un peu complexe.

Il faut dire, peut-être, aussi, que Maxime Büchi est lui-même un personnage complexe. Dans son sillage professionnel, on entend qu’il est âpre à la collaboration, dur en affaires. On dit qu’il est arrogant, on dit qu’il est ambitieux, on dit qu’il n’hésite pas à brûler les ponts. Le petit cercle de ses amis nuance: oui, Maxime Büchi est dur, il est même, parfois, rigide. Sévère avec les autres, parce qu’il l’est pour lui-même. S’il s’est aliéné beaucoup de gens, c’est parce qu’il est d’une intégrité absolue, entier dans tous ses projets. Qu’il est mû, aussi, par une sorte d’angoisse qu’il cache derrière des exigences très élevées.

Détail, peut-être révélateur: «C’est quelqu’un qui passera ­beaucoup de temps pour trouver le mot juste», dit cette amie de longue date. Enfant solitaire, adolescent peu entouré, Maxime Büchi pose lui-même l’étiquette d’hyperactif. Il grandit en se passionnant pour le graph et le hip-hop, mais aussi dans un éparpillement intellectuel qui l’amène à s’enflammer pour les mathématiques appliquées, la théorie du chaos, l’histoire, la psychologie. C’est dans cette dernière branche qu’il passe une demi-licence, avant de s’inscrire au concours d’entrée de l’ECAL. Son admission marque le tournant de sa vie. Il trouve alors un port d’attache où il est enfin valorisé pour ce qu’il est, et aime faire: dessiner et entreprendre. Ian Party, qui collabore avec lui depuis ces années d’études: «Maxime est un vrai hyperactif. Il fait mille trucs en même temps, il n’arrive pas à se concentrer. Sauf quand il tatoue. Après l’ECAL, il a enchaîné les jobs, n’a jamais rien fait plus que six mois. Le tatouage, c’est vraiment ce qui l’a stabilisé.»

«C’est quelqu’un d’extrêmement créatif, mais il n’a pas forcément les moyens psychologiques de gérer le chaos qui va avec», dit cette intime. Peut-être est-ce pour cela qu’il se construit dans la référence: «Il a une vision très claire du personnage social qu’il a envie d’être. Il a grandi avec des posters sur les murs, en disant: je veux ressembler à X, mélangé avec cette dimension-là de Y, etc.» Maxime Büchi, qui aime les objets de luxe, les vêtements, les montres, les voitures, les signes extérieurs. Et se recouvre la peau d’images et de symboles.

Sur le plan des ambitions, on apprend aussi qu’il a tendance à «mettre la charrue avant les bœufs», à se jeter sans filet, à tout vouloir, tout oser, parfois jusqu’à la ruine. Du moins était-ce ainsi avant qu’il ne devienne papa. En juillet 2014, une fillette est née, et d’autres enfants naîtront encore, claironne joyeusement le tatoueur, qui dit avoir toujours rêvé d’être père. Chargé de cette responsabilité nouvelle, et de frais fixes importants à Londres, où son studio de tatouage – développé avec Hope Plescia, la mère de sa fille – occupe un vaste espace et occupe une dizaine de personnes, Maxime Büchi doit s’exprimer comme un entrepreneur réaliste: «Dans le tatouage, Londres est une ville hyperconcurrentielle. Le studio Sang Bleu, c’est un lieu qui propose une expérience au-delà du tatouage. On y présente des artistes, on y vend des objets, on expose de l’art contemporain, je le conçois comme un vaisseau mère où se matérialise la marque. Le tatouage de Kanye West nous fait connaître d’un public beaucoup plus large. Ce n’est peut-être pas celui que je chercherais pour moi-même, mais c’est bon pour faire tourner le studio.»

A l’origine, c’est sur le visage de Kanye West que Maxime Büchi aurait dû travailler