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"Il grande Cretto", monument de land art en mémoire de Gibellina l'ancienne
© Christian Lutz

Exposition

Maya Bösch, l’art d’apaiser la catastrophe

En 1968, la Sicile du milieu a tremblé, emportant, entre autres, le village de Gibellina dans son chaos. Cinquante ans après, la metteuse en scène genevoise propose à Genève une expo multimédia pour recoller les morceaux

Vous souhaitez échapper à la frénésie de la ville? Renouer avec un lieu sans âge, entre ciel et terre, pour ne pas dire lunaire? Alors, allez chez Maya. Maya Bösch, metteuse en scène et plasticienne qui a le don de créer des univers captivants, à la fois doux et menaçants. Comme une chanson des tréfonds. Ici, au Commun et au Centre de la photographie à Genève, elle et ses fidèles collaborateurs de la compagnie Sturmfrei rendent hommage à Gibellina, l’ancienne et la nouvelle, villages ruraux de Sicile, tous deux fracturés par un tremblement de terre en 1968 dont les répliques agissent encore. On les sent dès l’entrée d’Explosion of Memories, ces secousses hypnotiques. Et ça calme.

Une exposition de photos de Christian Lutz qui saisit les moindres reliefs, les moindres plis de cette Sicile du milieu. Un atelier terre où chacun peut se façonner un bout d’avenir. Une visite, en gros plans projetés sur trois immenses écrans, d’Il Grande Cretto, impressionnant monument de land art qui étale ses blocs de ciment et ses failles sur plusieurs centaines de mètre à l’endroit de l’ancienne Gibellina. Des présences fantômes (Fred Jacot-Guillarmod et Océane Court-Mallaroni), drapées dans des couvertures, qui parlent ou non aux visiteurs. Et encore, signée des orfèvres Thibault Vancraenenbroeck et Rudy Decelière, une cage de verre explosant subitement dans la nuit et rappelant, si besoin, que le danger ne prévient pas lorsqu’il surgit.

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Jouer avec son ombre

On est à la moitié de la proposition chorale et déjà, on marche en état second, comme envoûté. C’est que les photos de Christian Lutz, par exemple, émergent de l’obscurité, petits carrés de lumière sur paroi obscure. Les regarder, c’est être obligé de trouver le point mort où sa propre ombre ne gêne pas la plongée dans ces collines, brumes et chemins cabossés. Ou jouer avec l’installation qui, en nous projetant dans l’image, réinjecte de l’humain dans ces paysages, urbains ou sauvages, où l’homme n’est pas convié.

Double drame

Le drame de Gibellina? Il est double, raconte Maya Bösch. D’une part, ce village rural a été totalement détruit lors du tremblement de terre. D’autre part, sous l’impulsion du maire visionnaire Ludovico Corrao, la seconde Gibellina, reconstruite à 18 kilomètres de là, le fut en sollicitant architectes et artistes contemporains pour donner du panache à cette nouvelle agglomération. «L’ennui, c’est que les survivants du tremblement de terre ne se voyaient pas forcément dans une ville musée», note la metteuse en scène. Pour travailler sur cette tension et sur le temps long du deuil, elle propose un film qui, lui aussi, procède par immersion.

Riss/Fêlure/Crepa parle de l’intime pour dire la faille historique et sociale. Un conducteur de taxi (Jean-Quentin Châtelain) conduit sans but entre les deux Gibellina depuis que sa femme, incapable de s’habituer à la nouvelle cité, s’est suicidée. Vingt ans après le drame, ses trois filles reviennent au pays pour tenter de recoller les morceaux de la famille. On les voit déambuler dans un bâtiment désaffecté qui aurait dû abriter leur appartement, ouvrir des malles et découvrir de vieilles photos. Elles sont le plus souvent muettes, perplexes. En parallèle, leur père roule à fond la caisse ou marche sur le Cretto, ce monument à ciel ouvert évoqué plus haut. Il est agité, anxieux. Le film inspire et expire comme un corps vivant. Il égrène lentement ses images de brumes opaques, de tasses à moitié vides, de visages pensifs. S’y plonger, c’est plonger dans ses propres paysages. On en ressort un peu sonné, mais aussi apaisé.

Deuils multiples

Maya Bösch sourit: «Cette impression de tournis, c’est aussi l’effet de la tragédie. La tragédie agit longtemps après avoir frappé. Et de mille manières différentes, selon qui la digère. C’est pour cela que j’ai convoqué plusieurs artistes à mes côtés. Chacun amène sa vision de la réparation, du deuil et du nécessaire chaos pour avancer. C’est aussi pour cela que j’ai fait un film et non une pièce de théâtre ou une performance. Pour permettre le temps long de l’image, la matière sensorielle des paysages.» Maya a eu raison. Chez elle et ses partenaires de création, il y a de la place pour que le visiteur chemine avec ses sensations.


Explosion of Memories, jusqu’au 3 décembre, de 12h à 18h, Le Commun et le Centre de la photographie, Genève.

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