Des yeux en escalier, le nez comme une crosse de pistolet, une bouche qui s'ouvre sur le côté. «Je commence à changer», dit, en arabe, la légende de cet autoportrait saisissant affiché sur les murs de la Villa Bernasconi, au Grand-Lancy (GE). Plus loin, en contrastes noir-blanc, un homme couché dans l'obscurité, le regard figé, constate: «Chaque nuit de mon lit j'entends Beyrouth s'effacer.» Et encore, placardé tout au fond d'un couloir, ce visage-message: «We are dying in silence», les mots-sentence inscrits dans les yeux, le nez, la bouche barrée. Sans conteste, les dessins de Mazen Kerbaj sont puissants. Parmi toutes les contributions de l'exposition A mains libres - vingt dessinateurs d'ici et d'ailleurs invités à décliner le thème de la liberté d'expression -, ses cris muets résonnent du bruit des bombes tombées sur Beyrouth durant l'été 2006. «Je peux dire merci à Israël!» ironise le dessinateur et musicien libanais au sourire joyeux, sans voile. Pas dupe, il sait que sa notoriété est liée non seulement à son talent, mais aussi à l'impact de la guerre sur nos imaginaires.

Pourtant, aucun opportunisme chez ce Beyrouthin né en 1975, en même temps que la guerre civile du Liban. Jusqu'à la fulgurante offensive israélienne, il y a deux ans, et le blog qu'il a alors créé pour y verser ses dessins au quotidien, Mazen Kerbaj a toujours refusé d'«exploiter ce super-fonds de commerce qu'est la guerre». En revanche, il a toujours su que le crayon serait son moyen d'expression. «Je n'ai jamais voulu être cosmonaute, ni pilote d'avion», se souvient-il. Peut-être parce que sa mère, Laure Ghorayeb, est dessinatrice et critique d'art redoutée, Mazen, petit, courait acheter toutes les bandes dessinées occidentales disponibles sur le marché. «J'étais puni, on me privait de BD. J'avais une bonne note, je recevais 21 livres, le prix d'un album à cette époque.» Et, avec son frère, il dessinait, dessinait assidûment. «Mes préférés? Chick Bill, Bob et Bobette et, bien sûr, Tintin et Spirou.» De quoi exercer un trait qui, aujourd'hui, frappe par sa liberté et son efficacité. «Oui mais, au Liban, il n'y a pas de tradition de bandes dessinées. J'ai donc vécu en constante transfusion avec l'Occident, l'Europe en particulier, passionné par le boom des années 90 en BD.»

Plus tard, Mazen Kerbaj a étudié la publicité à l'Académie des beaux-arts. Un métier, concepteur, où il a appris la concision et le juste rapport entre mot et image. «Mon frère, qui était très bon copieur, a tout abandonné pour se lancer dans le marketing. Quand il a commencé ses études en informatique, je me suis senti terriblement trahi. Ce jour-là, j'ai décidé que moi je n'abandonnerais jamais!»

Un chevalier de la cause BD, donc. Et de la musique expérimentale qu'il pratique avec sa trompette trafiquée et, surtout, avec le guitariste inventif Sharif Sehnaoui. Mais pas chevalier du Liban. «Non, en effet, je ne milite dans aucun parti, ni aucune faction religieuse. Je suis un athée convaincu, ce qui est une position difficile à assumer dans un pays où 18 courants religieux et/ou politiques se disputent le pouvoir. En fait, je pratique une neutralité critique qui est souvent mal comprise, même par mes plus proches amis.»

De naissance, Mazen Kerbaj est maronite, clan chrétien très à droite sur l'échiquier politique. Avant lui, son père avait déjà adopté une attitude libérale par conviction. C'est que ce père, Antoine Kerbaj, comédien, a un atout de poids: on ne le connaît pas ici, mais il est le Depardieu du monde arabe et apprécié toutes tendances confondues. «Avec lui, j'ai réalisé que, grâce à l'art, il est possible d'échapper aux clivages.»

Si, en dehors du blog de guerre de juillet-août 2006, Mazen Kerbaj ne parle pas de politique, ni de religion, de quoi parlent ses dessins publiés dans Al Akhbar, quotidien beyrouthin? «Des inconséquences humaines, du temps qui passe, de la mort. Comme ma mère m'a eu tard, à 45 ans, j'ai toujours grandi avec la peur de la perdre.» Trente ans ont passé et sa mère est toujours là, vaillante et résolue à dire ce qu'elle pense. «Pendant la guerre de 2006, elle a aussi tenu un blog et on a dialogué par dessins interposés. On est têtus, l'un comme l'autre, et convaincus de ce que l'on fait, au-delà du succès.»

Voilà pourquoi, sans doute, Mazen n'a pas adouci son trait lorsque, plusieurs fois, il a été licencié des journaux qui l'employaient. «Au Liban, il n'y a pas de censure étatique. Ou alors c'est la mort, comme Samir Kassir, libertaire au franc-parler qui a été assassiné il y a trois ans. Mais, dans la presse, ce sont les rédacteurs en chef eux-mêmes qui pratiquent l'élagage.» Du coup, Mazen a sorti neuf albums à compte d'auteur, avant que l'Association, célèbre maison d'édition française, ne publie les textes et dessins de son blog de guerre. Une reconnaissance? «Bien sûr. J'ai une vraie fibre française. Les gens pensent à Picasso ou à Paul Klee devant certains de mes dessins, mais mon vrai maître à moi, c'est Reiser!» Humour et férocité, encore, plutôt que gravité. «On est cyniques, forcément», répond ce jeune papa - son fils Evan a 8 ans. «Guerre, après-guerre, nouvelle guerre, notre génération n'a jamais été poussée à l'optimisme. On sait très bien que, tant que l'Etat ne sera pas laïc, le Liban sera toujours plongé dans le marasme.» Et, toujours, ce sourire intact, qui a l'air sans blessure...

«A mains libres», jusqu'au 26 oct., Villa Bernasconi, rte du Grand- Lancy, Genève, 022/794 73 03, http://www.lancy.ch/villabernasconi. «Beyrouth, juillet-août 2006», Mazen Kerbaj (Ed. L'Association).