Cela peut sembler éculé de parler d’une exposition comme d’un paysage, mais c’est pourtant ce qu’est parvenue à mettre en scène Jill Gasparina, commissaire invitée de Jardin d’hiver #1, le nouveau format du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCBA) dédié à la scène artistique vaudoise. Avec son titre mystérieux en forme de question, Comment peut-on être (du village d’à côté) persan (martien)?, l’exposition nous donne à contempler des perspectives artistiques multiples faites de découvertes et d’évidences, tout à la fois locales et internationales, amicales et esthétiques.

C’est ainsi que d’entrée de jeu, le célèbre Lac Léman vu de Chexbres, tableau de Ferdinand Hodler appartenant aux collections du MCBA, se voit ici numériquement étiré sur plus de 60 mètres de papier peint et propose ainsi une relecture saisissante du spectacle de la nature qui frappe les passagers en provenance de Suisse alémanique lorsque leur train débouche sur le lac.

Plusieurs générations

Installée dans un bel espace éclairé de lumière zénithale, l’exposition se visite sans parcours obligé mais propose de suivre de nombreux repères. Historiques d’abord, avec la présence de quelques figures tutélaires, artistes et enseignants tels que Francis Baudevin ou Pierre Vadi, qui invite ici avec la générosité d’un passeur son ancien étudiant Lucas Erin à «augmenter» – avec l’ajout de nouveaux éléments – des œuvres déjà existantes, ou à leur donner des usages nouveaux – et c’est ainsi qu’une sculpture à l’origine horizontale devient table basse pour servir de socle au noyau germé d’un avocat, comme une fragile présence vivante dans une exposition par ailleurs très sculpturale.

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Ailleurs, Stéphane Kropf, né à Lausanne, et Gina Proenza, née à Bogota, associent leurs pratiques pour proposer, avec un tableau cinétique composé à quatre mains, un hommage à l’artiste conceptuel colombien Antonio Caro, tandis que Denis Savary dispose ses sculptures et ses constructions faussement enfantines (mais très sérieusement calculées, et qu’on adorerait pouvoir toucher) dans tous les lieux de passage possibles.

Narration éclatée

«J’ai souhaité donner beaucoup d’espace à tous les artistes pour leur permettre de présenter plusieurs œuvres, si possible récentes, comme autant de mini-rétrospectives», indique Jill Gasparina qui, à partir d’une première liste de 14 noms, a peu à peu laissé les invitations et les collaborations se développer jusqu’à atteindre un total de 37 artistes, sans compter les collectifs. L’une des belles caractéristiques de Jardin d’hiver #1 est en effet d’avoir invité plusieurs artist-run spaces de la région, ces espaces montés et gérés par des artistes qui représentent des échelons indispensables entre l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) et le MCBA.

Ainsi, Circuit a tout au long de l’exposition invité six artistes déjà passés par leurs murs à réinstaller leurs œuvres dans un système de monstration à la fois simple et spectaculaire, tandis qu’Urgent Paradise, un collectif très engagé sur les questions sociétales les plus actuelles, propose une cacophonie de voix politiques qui viennent s’entrechoquer et perturber la quiétude de l’espace muséal. Tunnel Tunnel a fait le choix de présenter un ensemble d’œuvres sur papier tirées des collections du MCBA: encore une exposition dans l’exposition, celle-ci accompagnée d’une petite édition qui fait le point sur les artistes, exclusivement des femmes, choisies à cette occasion.

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Ces rebondissements esthétiques et narratifs entre artistes et collectifs, on les retrouve enfin avec les images de Julien Gremaud, dont la pratique – d’artiste, de photographe, et de photographe d’expositions, entre documentation et images propres – trouve ici toute son ampleur avec des tirages immenses directement contrecollés au mur, notamment lorsque l’artiste ramène dans l’exposition lausannoise une autre exposition, organisée par le collectif Rats et destinée à n’être visible que par sa photographie.

Rapports esthétiques

Aussi réalistes que mutiques, les peintures inquiétantes de Yoan Mudry (quatre portraits de Jane Goodall, Frantz Fanon, Louis Armstrong et E.T., chacun associé à une légende mystérieuse) viennent s’opposer au foisonnement des œuvres sur papier de Caroline Tschumi: du cubisme dévoyé à l’hyperréalisme de figures féminines puissantes accrochées comme autant d’éléments précieux dans un cabinet blanc, on passe ainsi à une grande peinture murale spécialement réalisée par Tschumi pour l’exposition, telle une synthèse des dessins accrochés à proximité.

Comme un fil d’Ariane, les sculptures de Raquel Dias, d’abord éthérées, puis drôles, et enfin chargées d’ambiguïté selon la distance à laquelle on les contemple, constituent un cheminement dans l’exposition qu’accompagne une scénographie conçue en collaboration avec l’architecte Olivier Vadrot et qui permet un échange équilibré entre les différents chapitres de ce récit. C’est ainsi que le long d’un couloir, les tableaux précieux de Ligia Dias, qui rendent hommage, à partir de miroirs délicatement recouverts de feuilles d’or, à quelques grandes œuvres du XXe siècle, jouent plutôt sur des rappels esthétiques forts que sur le name dropping de quelques biographies bien choisies.

Un pas de côté, un couloir recouvert de papier métallique, une sculpture accrochée au bas d’un mur qui vous tire la langue au passage, et c’est ainsi que ce jardin d’hiver baigné des dernières lueurs de l’été permet à tout un chacun, tel un Martien persan tout doucement parachuté en terre vaudoise, de se composer son propre paysage.


«Jardin d’Hiver #1: Comment peut-on être (du village d’à côté) persan (martien)?», Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, jusqu’au dimanche 12 septembre, avec ce jour-là une visite commentée par la commissaire d’exposition (16h30).