Genre: JOURNAL INTIME
Qui ? Susan Sontag
Titre: Journal, volume II
Trad. de l’américainpar Anne Rabinovitch
Chez qui ? Christian Bourgois, 575 p.

«Je crois qu’il n’existe pas de Dieu personnifié, ni de vie après la mort.» Jetée sur un carnet en novembre 1947, cette phrase sert d’incipit au précieux Journal que Susan Sontag – décédée en 2004 – a tenu toute sa vie. Traduit en 2010 chez Christian Bourgois, le premier volet couvre seize années (entre 1947 et 1963) et, s’il s’intitule Renaître, c’est parce que la grande intellectuelle américaine désirait se réinventer en écrivant: commencées à l’âge de 14 ans, ces pages sont à la fois un miroir intime et une invitation à dépasser les frontières de l’ego, grâce aux mots. Des mots jamais censurés, toujours très libres, lorsque Susan Sontag parle par exemple de son initiation sexuelle pendant l’adolescence, de ses aventures amoureuses, de sa volonté de transgresser les tabous ou de sa relation passionnelle à l’art, dont elle fit une sorte de sacerdoce – «J’ai eu accès à l’extase intellectuelle depuis l’enfance», écrit-elle en 1953, à 20 ans.

Ce qui peut la tuer

Voici le second volet de ce Journal , une nouvelle tranche de vie (1964-1980) résumée en une formule: «La conscience attelée à la chair.» Avec, d’emblée, une paraphrase de Nietzsche qui ressemble également à un autoportrait: «Ce qui ne me tue pas me rend plus fort.» D’un jour à l’autre, au fil des années, Susan Sontag note en effet sur ses carnets ce qui pourrait la tuer, ce qui la blesse, ce qui fait trébucher sa personnalité si tourmentée, mais elle évoque aussi tout ce qui, en elle, est source d’extase et de lumière, grâce à la littérature. Dans sa préface, son fils David Rieff rappelle à quel point elle fut déchirée entre ces deux attitudes inconciliables. «Le cœur de ma mère fut souvent brisé, explique-t-il, et une grande partie de ce volume est l’élaboration de la perte amoureuse. En un sens, cela donne une fausse impression de la vie de ma mère car elle avait tendance à écrire plus souvent dans ses journaux quand elle était malheureuse, les délaissant aux moments où elle allait bien. Mais si les proportions ne sont pas tout à fait justes, je pense que son malheur en amour faisait autant partie d’elle que la profonde sensation d’accomplissement due à son travail d’écriture et que la passion qui animait sa vie de perpétuelle étudiante.»

Brodsky, Bowles, Beckett, Sartre et Beauvoir

Ce que l’on découvre dans ces pages, c’est aussi la manière dont Susan Sontag a peu à peu forgé sa maturité – elle a 31 ans en 1964 –, tout en apprivoisant la célébrité. Très vite reconnue par ses pairs comme le nouvel espoir de la scène intellectuelle américaine, elle rencontre Joseph Brodsky à Venise – début d’une longue amitié –, Paul Bowles à Tanger, Beckett à Berlin, Sartre et Simone de Beauvoir à Paris.

D’une conversation à l’autre, de voyage en voyage, Susan Sontag sculpte son propre univers en se nourrissant de la pensée de ses interlocuteurs avec une gourmandise merveilleuse. «La seule chose qui compte, ce sont les idées. Derrière les idées, se trouvent les principes moraux», note en décembre 1977 cette femme qui bataille ferme contre les préjugés de son temps après s’être engagée publiquement contre la guerre du Vietnam, sans pour autant prendre la posture solennelle de la militante pure et dure. Avec, toujours, la même soif d’absolu, une quête presque tragique qui la renvoie cruellement à sa propre finitude, à ses imperfections. «N’est-ce pas de l’arrogance spirituelle de ma part, se demande-t-elle, que de me sentir corrompue chaque fois que je ne suis pas présente dans la plénitude de mon être?»

Tension basse

Mais, sous la plume de Susan Sontag, cette ascèse quasi mystique est toujours confrontée au corps, à la chair, à l’enracinement dans le vécu. Ce qui nous vaut cet inventaire de soi-même: «Grande. Tension basse. Besoin de beaucoup de sommeil. Envie soudaine de sucre pur. Intolérance à l’alcool. Grosse fumeuse. Tendance à l’anémie. Asthme. Migraines. Estomac à toute épreuve. Règles peu douloureuses. Se fatigue vite debout. Se ronge les ongles.»

En écoutant ses confidences, au plus près d’elle-même, on est fasciné par cette diariste qui ne dissimule rien, qui a tout lu, qui a vu tous les films, qui a dialogué avec de nombreux peintres – de Robert Rauschenberg à Jasper ­Johns –, qui a travaillé avec Peter Brook et qui dresse de longues listes de tout ce qu’elle n’a pas encore exploré dans le domaine intellectuel. Comme si elle voulait vampiriser le savoir universel: «J’ai l’impression d’être une cannibale. Je me nourris de la sagesse, de l’érudition, des talents, de la grâce des êtres. J’ai le don de les repérer, de devenir leur élève, de me les approprier. Cela fait-il de moi une voleuse? Pas exactement. Ce ne sont pas des choses qu’on peut emporter. Elles leur appartiennent toujours, mais à présent elles sont à moi aussi.»

Exercice d’admiration

Si ce Journal a tant de prix, c’est parce qu’il est un exercice d’admiration. Parce qu’il est, en même temps, tout entier tourné vers le monde intérieur. Et parce qu’il attise le brasier d’une conscience constamment inquiète, curieuse de tout, désireuse de déchiffrer son époque et de lui offrir un supplément d’âme. Susan Sontag, c’est l’intelligence en marche, à l’écoute du monde.

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Susan Sontag

le 10 août 1967

«Toujours l’impression frustrante de la disparité entre mes énergies, mes ambitions, et celles des autres gens. Ils se fixent des objectifs si bas, se lassent si aisément, manquent à tel point de vitalité»