Mais qui est donc cette jeune cinéaste suisse qui a remporté le Léopard d’or de Locarno cinq ans après Andrea Staka (Das Fraülein), au nez et à la barbe de tous les favoris? Née en 1977 à Buenos Aires de parents bientôt exilés politiques, Milagros Mumenthaler a grandi en Suisse dès l’âge de 3 mois, entre Berne, Lausanne et Genève. A 17 ans, elle retourne en Argentine chez sa grand-mère, et étudie le cinéma à l’Universidad del Cine. Depuis, même si elle se partage entre les deux pays, c’est en Argentine qu’elle a tourné tous ses films jusqu’à son premier long-métrage Abrir puertas y ventanas («Ouvrir portes et fenêtres», en moins exotique), l’histoire de trois sœurs entre 18 et 21 ans qui cohabitent difficilement dans leur maison familiale après la mort de la grand-mère qui les a élevées.

Le Temps: Avant tout, on devine que votre film est très personnel…

Milagros Mumenthaler: C’est ce que devraient être tous les premiers films, non? En fait j’y ai mêlé les thèmes de mes courts-métrages, El patio et Amancay: la relation entre sœurs et le deuil. Grâce à leur succès en festivals, le projet a vite trouvé des soutiens, en particulier une résidence d’écriture du Festival de Cannes. Malgré tout, ça n’a pas été facile de trouver l’argent nécessaire. Sans histoire forte, c’est plus dur de convaincre.

– Certains ne jurent que par l’action. Vous, ce serait plutôt le temps suspendu, l’inaction?

– Ce qui me plaît le plus au cinéma, c’est l’intime. J’aime partir du quotidien et travailler sur les détails. La question de départ de ce film a été comment traduire ce que ressentent ces trois jeunes femmes. Mais la caméra ne se contente pas d’épouser leur point de vue, elle suggère aussi d’autres présences…

– Vous retenez aussi de l’information. Quitte à frustrer le spectateur?

– Quand on construit un scénario, on est amené à tout imaginer. J’ai donc mon idée sur ce qui est arrivé aux parents, sur la personnalité de la grand-mère décédée ou sur ce que les sœurs font en dehors de la maison. Mais je préfère qu’on entre dans le film comme dans une maison inconnue, qu’on soit amené à deviner. Cela dit, sur la durée, on pense forcément à guider le spectateur, mais je n’ai jamais pensé «grand public». Au minimum, on doit pouvoir saisir l’essentiel, à savoir les caractères des trois sœurs: celle qui s’identifie à la maison, celle qui voudrait du neuf et celle qui préfère partir.

– Vous n’avez pas cherché à les rendre particulièrement sympathiques ou séduisantes…

– Chacune est double, séduisante et exaspérante à sa manière. L’idée était de donner du volume à ces filles qui se cherchent encore. On a beaucoup travaillé ça avec les actrices, ce mélange de cruauté et de fragilité. Elles n’arrivent plus à communiquer, à vraiment partager ce moment pourtant décisif qu’elles sont en train de vivre. Il y a une scène, lorsqu’elles chantent ensemble en écoutant un vieux disque, qui rappelle qu’elles ont dû avoir une relation plus complice. Mais à présent, elles mènent des vies parallèles, cloisonnées.

– Et vos comédiennes?

– J’aime travailler avec des personnes dont je tombe amoureuse. On a beaucoup répété avant, de sorte que le tournage a été étonnamment facile Les deux plus jeunes avaient déjà de l’expérience, mais pas l’aînée, qui a eu de la peine à sortir ses émotions – comme son personnage d’ailleurs. Et pour finir, c’est elle qui a remporté le prix d’interprétation à Locarno!

– La maison est un peu le quatrième membre de la famille?

– Oui, Elle est fortement liée à la grand-mère décédée, que j’imaginais un peu bourgeoise bohème. On a mis du temps à la trouver, en banlieue de Buenos Aires. Comme elle était plus grande que ce que j’avais prévu, on l’a «réduite» en la filmant. Toute cette situation est typique de l’Argentine, où les gens sont facilement propriétaires. Les retraites sont ridicules, les banques peu sûres, alors on investit dans une maison dont les enfants hériteront, sans avoir forcément les moyens de les entretenir.

– Vous avez tôt pensé au huis clos?

– Je n’aime trop pas ce terme. Je ne voulais pas suivre les sœurs dans la rue ou à l’université parce qu’il s’agit d’une histoire de famille et que les gens sont très différents selon qu’on les voit en public ou en famille. Mais c’est une maison ouverte, avec un jardin. Et même si elle a ses fantômes, le film est plutôt tourné vers l’avenir. D’où le titre, que j’ai trouvé dans La Maison de Bernarda Alba de Garcia Lorca.

– Même tournée vers l’avenir, vous restez attachée à la pellicule?

– J’ai réalisé mes courts-métrages en format 16 mm ou super-16. Cette fois, je tenais au 35 mm pour des raisons de lumière, de grain et de profondeur de champ. Il faut dire que si on veut une image de qualité, le digital n’est pas forcément moins cher ou plus maniable. Il permet juste de tourner plus, ce qui peut être dangereux. Quand on n’a pas droit à plus de 6-7 prises, cela favorise la concentration.

– A présent, vous voyez votre avenir plutôt en Argentine ou en Suisse?

– (Soupir.) C’est compliqué! Comme j’ai débuté en Argentine, je me sens plus liée au cinéma de là-bas. Depuis dix ans, c’est un cinéma qui s’est forgé une véritable identité, à travers ces histoires plus petites et ce rythme plus lent, sans grands conflits, sans psychologie appuyée. A Paris, j’ai travaillé avec un «script doctor» qui aimait bien certains «aspects français» de mon histoire. Et c’est justement tout ce que j’ai enlevé! Mais je connais encore mal le cinéma suisse. Alors, qui sait?

Je préfère qu’on entre dans le film comme dans une maison inconnue, sans rien savoir