La Fontaine en aurait peut-être tiré une fable dans laquelle deux oiseaux aux plumes acérées se rencontrent. Là, il s’agit juste d’une conversation entre deux amis, mais la morale est bien présente dans les paroles de ces commensaux qui, partageant une haute idée de l’art et des lettres, témoignent d’une exigence intellectuelle supérieure. Au premier jour du printemps, Frédéric Pajak se rend chez Paul Nizon pour une conversation à bâtons rompus. Le journaliste Amaury da Cunha est présent en qualité de témoin.

Né en 1955 à Suresnes, Frédéric Pajak fait des livres comme éditeur, auteur et dessinateur. Il a lancé une flopée de journaux et publié de nombreux livres, d’essence biographique et autobiographique, dont son grand œuvre en neuf volumes: Manifeste incertain.

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Né à Berne en 1929, Paul Nizon travaille comme critique d’art à la Neue Zürcher Zeitung. En publiant Canto, Stolz et maints autres ouvrages qui, empreints de tristesse, cherchent à donner un sens à la vie, il s’impose comme un des fondateurs de l’autofiction. En 1977, il s’établit à Paris. Aujourd’hui, il est Parisien «comme l’était Picasso qui parlait mal le français».

Tables de cuisine et machine à écrire

Autour d’une table sur laquelle on trouve des bouteilles de vin rouge et un tire-bouchon de fer forgé du XIXe siècle toujours actif quand les autres, plus modernes, plus design, sont cassés depuis belle lurette, les deux amis parlent longuement de Van Gogh, auquel Nizon a consacré sa thèse en histoire de l’art et Pajak le cinquième volume du Manifeste. Les deux orphelins invoquent la figure du père qu’ils ont perdu dans leur enfance et qui les hante encore («Le père mort est vraiment une présence qui ne disparaît pas avec le temps») et les écrivains tutélaires, Robert Walser, Cesare Pavese, James Joyce, Nietzsche… Ils comparent leurs rituels d’écriture: Pajak aime écrire sur des tables de cuisine ou dans le brouhaha des bistrots; Nizon s’assied devant sa machine à écrire comme un pianiste devant son instrument…

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Quelques fulgurances poétiques et philosophiques émaillent le dialogue: «J’ai besoin de voir des arbres réels pour dessiner des arbres imaginaires», concède Pajak; «L’écriture, pour moi, participe vraiment de la création du monde», estime Nizon. Pourquoi tu me regardes comme ça? ne fait qu’une centaine de pages. Il semble pourtant immense. Parce qu’en peu de mots, mais des mots intenses, des mots justes, les deux créateurs touchent à l’essence de l’art et de l’humanité.


«Pourquoi tu me regardes comme ça?»
Conversation entre Paul Nizon et Frédéric Pajak, menée par Amaury da Cunha
Noir sur Blanc, 102 p.


Frédéric Pajak rencontre Elisa Shua Dusapin (Fribourg. Théâtre Equilibre, le samedi 2 octobre, à 13h15) et vernit une exposition de dessins inédits à l’encre de Chine (Fribourg, Galerie St-Hilaire, 32, rue des Alpes, le samedi 2 octobre, à 17h). Exposition jusqu’au 16 octobre, www.textures.ch