Comme Monte Hellman, un précédent hôte de marque du festival Cinéma tous écrans, il compte parmi les secrets les mieux gardés de l'Amérique. Entendez par là un cinéaste majeur mais dont la réputation n'a guère franchi l'Atlantique. Noir, intelligent et attaché à certaines valeurs, Charles Burnett est (fatalement?) devenu un cinéaste à la carrière contrariée, condamné à l'indépendance et ignoré par la distribution. Pionnier du cinéma afro-américain, il s'est vu voler la vedette par les plus jeunes et roublards Spike Lee et John Singleton, mais s'est tout de même accroché. Mais trente ans après ses débuts, il peut enfin commencer à savourer les fruits de sa persévérance.

Tout est parti d'une récente réédition de ses deux premiers longs métrages, Killer of Sheep (1977) et My Brother's Wedding (1983). Car malgré une production qui s'est intensifiée ces dernières années, c'est bien le concert de louanges accompagnant leur redécouverte qui lui vaut aujourd'hui de naviguer d'un hommage à l'autre, du British Film Institute (juillet) au Festival de Deauville (septembre) et à Genève.

«J'ai eu l'occasion de discuter avec Spike Lee à Deauville, et malgré sa situation plutôt enviable, nous arrivons aux mêmes conclusions: réaliser les films qu'on désire vraiment est excessivement difficile. Il s'en est sorti en tournant des publicités à côté. Moi, je n'en ai même pas eu l'occasion. Aucun de mes films n'a jamais rencontré de succès commercial. Les producteurs trouvent mon style trop plat.» Ainsi parle l'homme que la critique encense précisément pour le réalisme anti-dramatique de ses films et son refus d'entrer dans le moule hollywoodien.

A 60 ans passés, cet homme qui en fait facilement dix de moins s'excuse presque d'être là au lieu de travailler. Mais son absence des Etats-Unis en ces jours cruciaux n'a rien de fortuit. «Ces dernières années, depuis l'invasion de l'Irak, j'ai été obsédé par l'actualité. J'essaie de m'en détacher, parce que cela vous éloigne de la création. Quand je vois des films aussi, je me sens coupable de ne pas plutôt écrire - sauf si je suis juré, comme ici.»

Né en 1944 à Vicksburg dans le Mississippi, Burnett a suivi ses parents partis s'établir à Los Angeles en quête d'une vie meilleure. Après avoir pensé devenir ingénieur, il finit par s'inscrire à l'université, en partie pour éviter l'enrôlement pour la guerre du Vietnam. Sa chance est qu'au milieu des années 1960, en plein mouvement pour les droits civiques, UCLA a ouvert ses portes aux minorités, envisageant ses cours de cinéma comme autre chose qu'une antichambre à Hollywood.

«A l'époque, nous voulions tous réaliser des films plus vrais, qui contribueraient au changement social. Pour moi, il s'agissait surtout de rendre compte de notre expérience de vie, d'aller contre les stéréotypes, positifs ou négatifs, dans lesquels Hollywood cantonnait alors les Noirs.»

Après deux courts métrages, Killer of Sheep sera son film de diplôme. Tourné en 1973-4 dans le ghetto de Watts, en noir et blanc et avec une équipe d'amateurs, ce film sans véritable récit est centré sur un ouvrier des abattoirs qui tente péniblement de conserver sa dignité. De style quasi néoréaliste, à la fois documentaire et lyrique, il ne circulera guère pour cause de droits musicaux non réglés, alors même qu'il constitue le parfait antidote à la blaxploitation de l'époque, qui glorifie dealers et maquereaux. Mais il finira primé au Festival de Berlin en... 1981.

Réalisé dans des conditions non moins difficiles, avec de l'argent européen, My Brother's Wedding raconte le dilemme d'un jeune homme révolté, tiraillé entre un ami délinquant et son frère embourgeoisé. Un constat d'impuissance moyennement apprécié, mais qui vaut au moins à Burnett de rencontrer sa femme, l'actrice Gaye Shannon. Puis, sept ans plus tard, c'est son autre chef-d'œuvre, To Sleep With Anger (La Rage au coeur, 1990) chronique d'une famille déstabilisée par l'arrivée d'un parent du Sud, séduisant et amoral. La participation de Danny Glover, vedette de L'Arme fatale, assure un budget décent, mais encore une fois, la distribution ne suit pas.

Burnett, qui a survécu grâce à une bourse, doit bien se résoudre à se «professionnaliser». «On ne va pas très loin en mendiant de l'argent et des faveurs. Il y a un plancher au low budget en deçà duquel vous vous compromettez plus sûrement qu'en acceptant de jouer le jeu.» Le premier résultat de cette nouvelle attitude est The Glass Shield, lancé au Festival de Locarno en 1994: l'histoire d'un policier noir confronté au racisme et à la corruption. Mais le manque d'action et les ambiguïtés morales de ce film désarçonnent aussi sûrement que les précédents.

Par chance, Burnett voit alors s'ouvrir à lui une nouvelle fenêtre: les chaînes de TV par câble. Même s'il obtient rarement le final cut, il s'y voit proposer des scénarios valables, liés à cette culture noire qu'il entend défendre. Devenu père, il signe ainsi sans avoir à en rougir trois films pour la jeunesse, dont Nightjohn (1996) pour Disney Channel, l'un des meilleurs films sur le thème de l'esclavage. D'autres projets, comme l'enquête historique Nat Turner: a Troublesome Property etWarming by the Devil's Fire, pour la série de Martin Scorsese sur le blues, le voient revenir à un style semi-documentaire plus naturel.

Son plus grand regret reste l'échec de The Annihilation of Fish avec James Earl Jones (1999), sorte de comédie romantique chez les laissés-pour-compte. «Le critique de Variety, Todd McCarthy, l'a littéralement assassiné. Après ça, tous les distributeurs se sont défilés.» Et son dernier film en date, Namibia - the Struggle for Liberation (2007), commande officielle d'un pays africain en manque d'images, risque fort de ne pas connaître meilleur sort. Mais encore une fois, avec toutes ses contraintes, l'aventure l'a passionné. «Finalement, si tout était à refaire, je ferais sûrement pareil.»

Hommage à Charles Burnett, Maison du Grütli, Genéral-Dufour, 16. Rencontre publique samedi 1er novembre, salle Fonction: cinéma, 15h. Rens: http://www.cinema-tous-ecrans