Je me souviens du temps où l'on pouvait embrasser une amie croisée dans la rue, lancer des rafales d’onomatopées affectueuses, et même éclater de rire, les visages tout proches. Je me souviens du temps où on terminait des mails par «On déjeune, on prend un café?». Je me souviens des boums de la première moitié des années 1980. Je me souviens du temps où porter un masque se rattachait exclusivement dans mon esprit à l’hygiénisme nippon. Je me souviens du jour où j’ai réalisé que faire la bise permettait de respirer l’autre et que c’était très animal. Je me souviens de ma gêne, l’été de mes 15 ans, quelque part dans les Alpes-Maritimes, où j’ai vu qu’il fallait faire quatre bises à chaque membre de la bande et qu’on était huit. Je me souviens du temps où je disais, au moment de dire au revoir à des Parisiens ou des Bruxellois, «en Suisse, on en fait trois», comme s’il s’agissait d’une spécialité gastronomique.

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Historiens de la médecine

Je me souviens du temps où l’expression «distanciation sociale» ne disait rien à personne sauf à quelques historiens de la médecine. Je me souviens du temps où je ne faisais pas vraiment la différence entre épidémie et pandémie. Je me souviens de ma rêverie, un jour de janvier 2017, en découvrant le livre de Catherine Safonoff, La Distance de fuite: «La distance de fuite vient de l’étude des animaux. Distance ici désigne l’espace protecteur que veille à garder autour de lui l’animal dont la seule défense est la vitesse de sa course», lisait-on sur le site de l’éditeur.

Glace à l’eau

Je me souviens de la première fois, enfant, où je suis allée acheter toute seule une glace à l’eau Fusée. Avec une concentration surjouée, la caissière avait recompté les pièces que j’avais tenues bien serrées dans mes doigts humides. Je me souviens de la salle de la Comédie de Genève, pleine à craquer, ce soir de 1982, devant L’Oiseau vert, mis en scène par Benno Besson. J’avais 13 ans et j’ai encore dans l’oreille ce rire collectif, immense, fraternel, presque incrédule, qui secouait le public. Je me souviens du temps des festivals, l’été. Je me souviens des sons caractéristiques d’un orchestre qui s’accorde avant le concert. Je me souviens des baignades au lac. Je me souviens du temps où je n’avais pas peur de perdre mes parents sans pouvoir leur dire au revoir. Je me souviens de l’odeur des piscines. Je me souviens des quais de gare bondés, le matin. Je me souviens de la nappe sonore des matchs de foot. Je me souviens.

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