Critique: «Eastward», Théâtre de l’Usine

Meccano poétique pour mégalopoles chinoises

Le phénomène frappe quiconque voyage en Chine: sous la formidable poussée urbanistique, les grandes villes changent de profil à une vitesse infernale. Tours, buildings, ponts gigantesques, stades pharaoniques, rien n’est trop grand pour ce pays qui compte plus de 1,3 milliard d’habitants. Et tant pis pour les quartiers historiques balayés par cet emballement. Dans Eastward, à voir au Théâtre de l’Usine, à Genève, le danseur Martin Roehrich et le plasticien Arnaud Gonnet proposent une lecture sereine du phénomène. A travers un mélange de structures construites en direct et d’images ramenées de Shanghai, de Shenzen, mais aussi de la campagne chinoise, les artistes restituent de manière poétique cette frénésie urbanistique.

Vingt-quatre baguettes métalliques. Des aimants. Deux ouvriers en combinaison intégrale, loupiote sur le front. Et un savoir-faire dans l’édification de tetraedres (pyramides) et octoedres (doubles pyramides). Sans oublier le goût du risque. Car, au-delà des deux motifs précités à la stabilité imparable – merci à mon voisin physicien! –, les artistes tentent des constructions plus fragiles, qui, lorsqu’elles cèdent et s’écrasent bruyamment sur la scène, figurent ces bâtiments contemporains chinois qui ne résistent pas à leur édification bâclée. Mais la lourde chute de ces tiges métalliques constitue le seul moment «violent» de cette réflexion sur l’espace en mouvement. Sinon, tout est agilité et fluidité dans ce ballet pour marches à angles droits et paravents déplacés.

Sur un fond sonore évoquant des froissements de matière avant une partie à la guitare plus apaisée (Xavier Meeus), Martin Roehrich et Arnaud Gonnet accomplissent des déambulations métronomiques qui relèvent autant de la méditation bouddhiste que de la robotique. Aux murs, trois projecteurs diffusent des images de la Chine, signées Charles Veilleux. Du béton, avec la structure en rayon d’un stade de Shenzen ou une enfilade de routes et de buildings, mais aussi des piétons qui flânent, de la végétation, des ruisseaux. «Nous avons voulu laisser le spectateur se faire sa propre idée sur la Chine d’aujourd’hui, explique Arnaud Gonnet. Il ne s’agissait pas de condamner à tout prix l’urbanisation effrénée.» Beaucoup de douceur, de fait, dans les mouvements de Martin Roehrich, excellent danseur qui contribue depuis Spider Galaxies à la qualité des productions de Gilles Jobin. Parfois, sa gestuelle orthogonale rappelle la rigueur architecturale, mais le plus souvent, la fluidité de ses enchaînements respire la sérénité. Au final, le spectacle s’apprécie comme une exploration ouverte, presque lunaire, d’une réalité plus violente et heurtée.

Eastward, jusqu’au 23 mars, Théâtre de l’Usine, Genève, www.theatredelusine.ch