Axel Honneth. La Société du mépris. Trad. d'Olivier Voirol. La Découverte, 350 p.

Lorsque l'élégance de l'expression rejoint la puissance de l'argumentation, la philosophie devient comme un roman de la pensée, un fleuve tranquille sur lequel on se laisse transporter avec l'assurance de pouvoir admirer la variété des paysages à chacun de ses méandres. C'est sur un tel fleuve que se déploie la pensée d'Axel Honneth, dernier héritier de l'Ecole de Francfort, dont les pères fondateurs furent, dans les années 1920, Horkheimer et Adorno. Lui qui fut assistant de Jürgen Habermas avant de devenir son successeur en 1996 n'avait à ce jour qu'un seul livre publié en français, La Lutte pour la reconnaissance (en 2000), un livre qui a fait date dans la théorie sociale contemporaine.

Il y défendait notamment la thèse selon laquelle les conflits qui structurent la vie sociale révèlent tous un noyau moral commun, qui peut être explicité en termes de lutte pour la reconnaissance. A travers les différentes offenses qu'on peut infliger à une personne se révèle en négatif ce qui fait le cœur du lien social en général, à savoir la reconnaissance sous ses différentes modalités et dans ses différentes sphères (de la famille à la solidarité nationale).

On voit ainsi d'emblée la différence qui le sépare de son écrasant maître Habermas: alors que ce dernier insiste toujours sur le pouvoir normatif de l'entente communicationnelle, Honneth part au contraire du conflit et de ses diverses formes pour élargir le modèle de la communication en direction d'une théorie générale de la reconnaissance. Car pour Honneth, le langage a certes une puissance méthodologique indépassable, mais on ne saurait y réduire l'ensemble, ni même l'essentiel des relations humaines. De même que les parents tissent de très puissants liens préverbaux avec leurs enfants, de même les institutions sociales incarnent des manières de reconnaître des personnes ou des catégories de personnes. Par exemple, la manière dont on traite les personnes âgées, dont sont aménagées les cellules d'une prison ou dont on distribue l'aide sociale en dit long sur le type de reconnaissance dont bénéficient les personnes concernées dans une société donnée.

Pour Honneth, le modèle de la reconnaissance est donc compris comme un élargissement de celui de la communication, trop limité à ses yeux. C'est essentiellement à expliciter cette notion de reconnaissance qu'est consacré ce deuxième livre en français qui paraît actuellement, La Société du mépris, excellemment traduit et conçu par Olivier Voirol. Les articles qui y sont réunis répondent à deux tâches majeures. D'une part, il s'agit de reconstruire la généalogie des sciences sociales, de manière à situer exactement la tâche critique de la philosophie sociale d'aujourd'hui. Là, Honneth est brillantissime, restituant dans des synthèses géniales, exprimées dans une langue d'une extrême clarté, l'apport théorique des différents philosophes de la société, de Rousseau à Habermas. Rarement un auteur a su condenser avec autant d'acuité les enjeux majeurs de telle ou telle approche théorique.

D'autre part, il s'agit de préciser les perspectives qu'ouvre le modèle de la reconnaissance lui-même. Comment, par exemple, distinguer une vraie reconnaissance d'une reconnaissance idéologique qui ne fait que conforter le système établi? C'est là un problème difficile, dont la résolution ne doit servir qu'une chose: clarifier les critères d'évaluation qui permettent de juger de l'état actuel de notre société. Pour Honneth, c'est là une véritable obsession théorique, qui le guide tant dans sa lecture des philosophes du passé que dans son élaboration d'une philosophie à la hauteur des tâches d'aujourd'hui. Il confirme par là l'adage selon lequel les grands philosophes ne font jamais que traiter une seule question, qui les obsède leur vie intellectuelle durant.