«Medea» met le feu au Grand Théâtre

Christof Loy dégage les racines humaines de l’opéra de Cherubini et Alexandra Deshorties en incendie le rôle-titre. Magnifique

C’était LE spectacle annoncé de cette saison. Celui qui avait été conçu dans une forme de symbiose entre le metteur en scène Christof Loy et la soprano Jennifer Larmore. A l’issue de Macbeth , en 2012, le projet était né dans un désir de collaboration exclusive. Medea a donc été conçue pour la célèbre chanteuse américaine. Et travaillée dans l’électricité d’une attente longuement mûrie.

Mais dix jours avant la première, Jennifer Larmore, qui envisageait cette prise de rôle comme un cadeau, attrape une vilaine trachéite. Impossible de chanter une partition si exigeante tant sur le plan vocal que théâtral et émotionnel.

Trouver en si peu de temps la perle rare, prête à endosser le personnage tout en imprimant sa personnalité sur un projet imaginé pour une autre, semblait compromis. La Canadienne Alexandra Deshorties a brillamment relevé le défi. Et sauvé une nouvelle production exemplaire.

Si on l’avait entendue à Aix-en-Provence en Fiordiligi puis en Donna Anna, son extraordinaire talent de tragédienne s’est développé depuis sur un terrain fertile. Aux prises avec la magicienne barbare, qu’elle a déjà interprétée au Festival de Glimmerglass il y a trois ans, la soprano a totalement intégré le destin monstrueux de l’héroïne hors norme.

Avec une science de jeu étonnante dans la diversité de ses expressions, la puissance rageuse de son chant, l’intensité de son incarnation scénique et la désolation de son être. Christof Loy a su s’appuyer sur cette incroyable intimité d’Alexandra Deshorties avec le rôle, rarement interprété depuis Callas. Et il a pu développer sans crainte sa propre vision du personnage.

Qui est cette sorcière fanatique, cette sauvage carnassière, doublement filicide, que la mythologie et les arts ont abondamment représentée et réinterprétée? La réponse de Loy est simple. Une femme trompée. Une mère répudiée. Poussée à un geste inconsidéré par le désespoir dont elle est victime, plus que par une monstruosité meurtrière.

Le livret de François-Benoît Hoffmann – dans sa version italienne de Carlo Zangarini – le raconte clairement en mots. Et la musique charnelle, incisive, orageuse et attendrie de Cherubini le souligne superbement en notes. Mais l’Antiquité grecque, avec ses Atrides et son imagerie assassine, a profondément marqué l’imaginaire médéen.

Christof Loy sort de ces rails historisants et impose une version bourgeoise. Ses protagonistes en tee-shirt, marcel et costume noir, et son chœur en tenue de soirée, formidablement articulé, parlent de l’être humain. Et de son inhumanité. Avec une Médée perdue, promenant son sac noir comme une âme en peine.

Un monumental espace boisé et encolonné fait barrage à l’action et l’oriente sournoisement dans des ouvertures latérales. Il y a peu de profondeur dans le décor d’Herbert Murauer, qui déroule une volée de marches plongeant dans l’orchestre. Mais une habile utilisation de volumes écrasants. Les musiciens, eux, sont enserrés à vue entre un proscenium à l’antique et une vaste ouverture de scène qui donne sur un paysage méditerranéen plus vivant que nature.

La pluie et l’orage, le crépuscule incendiaire et la chaleur de jours assommés de soleil accompagnent la musique illustrative de Cherubini. Les êtres empruntent le chemin en boucle dans une proximité frappante avec le public.

Ainsi le piège se referme lentement sur un meurtre annoncé, qui pourrait faire la une de faits divers: Médée, après avoir mis la table pour ses deux ados blasés, tiraillée entre sa haine et ses entrailles, trucidera ses enfants avec son couteau à pain. Tragédie du quotidien.

Cette interprétation particulière mais intelligente du mythe pourrait entraver la musique. Elle semble au contraire la libérer de ses contraintes. Car jusqu’au spectaculaire incendie final, le feu couve. Pour exploser en une catharsis sonore et visuelle. Il faut attendre le deuxième acte pour que Marko Letonja et l’OSR trouvent leurs marques. Un peu molles dans l’ouverture, les sonorités s’aiguisent progressivement et la tension gagne en puissance de page en page.

Le chœur tranchant commente et accuse haineusement. Et la Neris de Sara Mingardo rougeoie brillamment aux côtés de Médée affolée, du Creonte cendré de Daniel Okulitch, de la Glauce éclatante de Grazia Doronzio, du Giasone argenté d’Andrea Carè et des deuxièmes rôles de belle tenue. Ce formidable plateau vocal touche à un équilibre sans taches, dans un ouvrage réputé difficile à distribuer. Une production de grande classe.

Medea, au Grand Théâtre les 15, 18, 21 et 24 avril à 19h30. Le 12 à 15h. Diffusion sur Espace 2 le 23 mai à 20h. Rens. 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

Le piège se referme sur un meurtre annoncé qui pourrait faire la une de faits divers