Concert

Médine aux Docks, le jeu de la peur

Menacé d’interdiction pour des textes considérés comme des appels à la violence, le rappeur havrais a surtout montré samedi à Lausanne qu’il valait mieux l’écouter avant de le conspuer

Le vigile à l’entrée des Docks palpe avec soin. «Vous comprenez, certains n’aiment pas trop Médine.» Toute la semaine, à la faveur d’une polémique qui sentait déjà le vieux à peine surgie, ceux qui n’avaient jamais entendu son nom ont reproduit des bribes de ses textes, repris l’argumentaire clés en main de l’extrême droite. Certains éditorialistes ont jugé bon de ramener Médine à son prénom, d’en faire l’imam caché de la conquête. Il y avait tellement de paresse chez ceux qui exigeaient l’annulation de ce concert qu’on se demande une fois encore si on accepterait, pour d’autres domaines que la musique urbaine, que le débat soit ainsi annexé par ceux qui n’ont pas pris le temps élémentaire de s’y plonger.

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Aux Docks de Lausanne – attention, spoiler – tout s’est bien passé samedi. Vers 21h45, après le rappeur genevois Geule Blansh, Médine rameute ses biscotos. Il parle la langue de la salle de gym, répète cinquante fois le mot «cardio». En arrière-scène, il a posé quelques éléments de décor, deux podiums ornés de néons de couleur, c’est à la fois touchant et parfaitement artisanal. Ni vidéo ni effets spéciaux, rien d’autre que sa barbe taillée et ses t-shirts calligraphiés («L’amour des siens, c’est pas la haine des autres»), rien d’autre que des textes qu’une salle bondée connaît jusqu’à la moindre rime riche.

«On n’a rien à se reprocher»

Les Docks ne ressemblent pas ce soir à une mosquée salafiste planquée dans une cave. Mais à la jeunesse foutraque de ce pays, mélange de fans de hip-hop hardcore, d’étudiants en graphisme, de jeunes filles qui se hissent sur leurs baskets pour entrapercevoir le spectacle, de buveurs, de fumeurs et d’abstinents. «Ce soir, on est particulièrement surveillés», nargue le rappeur havrais. Huées dans les rangs serrés. «Non, ne huez pas. On n’a rien à se reprocher.»

Médine a beau jeu de multiplier les références à la tentative d’interdiction de ce concert: «Alors, comme ça, on ne vient pas à Lausanne? Je demande seulement deux choses à l’extrême droite. Arrêtez de publier de vieilles photos de moi quand je pesais trente kilos de plus. Et ne citez pas des textes que je n’ai même pas écrits.»

Des textes parfois astucieux

Ceux qui sont venus chercher des attaques faites à la laïcité, la preuve définitive que Médine menace la république, le saucisson et le vin sec, ceux-là sont très rapidement déçus. Quand Médine parle d’islam, c’est essentiellement pour dénoncer les tartufes et les violences. Mais, surtout, il donne des textes astucieux sur la querelle entre Rimbaud et Verlaine (Clash Royal), fait l’éloge des chansonniers anarchistes (Brassens), donne des lectures incendiaires du monde tel qu’il lui apparaît (Allumettes), où il conspue le terrorisme mais aussi la politique qui y conduit.

Il est séditieux, borderline, parfois simpliste. Mais il faut être d’une mauvaise foi extrême pour voir en Médine le mufti en Nike d’une jeunesse européenne radicalisée. La question identitaire et celle de la liberté d’expression méritent sans doute mieux que la mise au ban de ce type d’artistes. Si Médine est un danger, alors nos démocraties sont aux abois.

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