Festival

Mehdi Benkler, le grain du rock

Il a 25 ans, il est entré cette année dans l’équipe des photographes officiels du Montreux Jazz Festival. Rencontre avec un Vaudois qui croit encore en la sorcellerie des guitares

Il s’avance dans la coulisse, les cheveux dans les yeux, une espèce de bermuda plein d’ourlets, son badge de photographe officiel en bandoulière. Il sort son Leica, un appareil qui immanquablement suscite la stupéfaction ou même un vague effroi chez sa cible. Une poignée de secondes. Il n’a rien demandé à l’artiste, il est resté poli, a esquissé quelques sourires. L’image est dans le boîtier. Il ne reste plus qu’à développer la pellicule, plonger les papiers dans des bains acides, révéler à domicile, grain par grain, ce rock’n’roll qu’il pourchasse.

Plusieurs années que, dans les milieux musicaux, Mehdi Benkler avance sa silhouette d’enfant madré. Il a 25 ans, il vient à l’instant de finir ses études à l’Ecole de photographie de Vevey. Lors de sa dernière exposition, le patron neuf du Montreux Jazz, Mathieu Jaton, a remarqué ses tirages. Des guitares brandies, traversées de rayons lumineux, des jeunes gens écroulés dans le chantier de leurs bacchanales infinies. Une énergie invraisemblable, toujours en noir et blanc, en argentique; l’anachronisme si contemporain d’un garçon qui refuse le digital.

«Mathieu Jaton est venu vers moi. Et il m’a proposé d’entrer dans l’équipe des photographes du festival. Il voulait que je fasse des choses différentes, que je sois un électron libre.» On ne saurait lui demander autre chose. Mehdi se lève donc à 14 h, il émerge tranquillement de ses nuits longues ou des concerts qu’il vient de donner avec son groupe Forks, «du rock psyché», et il se rend à Montreux pour saisir, la caméra posée à même la scène, Leonard Cohen en majesté ou l’ombre portée de Cat Power.

Mehdi Benkler, enfant d’une Algérienne et d’un Suisse de Corse, né à Morges, documente son univers crissé. Le groupe The Kills l’a pris avec lui en tournée, notamment au Stade de France. Il vend ses tirages sur du papier précieux. Son économie est minuscule, sa soif irrépressible. «Je voulais devenir photographe de guerre. J’adorais Robert Capa. Et puis j’ai été embarqué dans ce petit monde confiné de la jeunesse suisse et du rock. Quand je photographie des festivals, je cherche toujours cette sauvagerie, même si elle relève du Grand-Guignol.»

Dans une époque de communication et d’excès maîtrisés, Mehdi se retrouve parfois face à des artistes infimes qui refusent d’être photographiés. Il doit se faufiler dans les interstices du spectaculaire, le repos des guerriers, ce qu’on ne montre plus de l’expérience musicale. Il renoue avec ces photographes des années 1970, quand ils bénéficiaient d’un accès total, qu’ils pouvaient encore saisir les non-dits d’une quête éminemment bruyante.

A l’aube, il affiche les commentaires de ses errances d’arrière-scène sur sa page Facebook. Au sujet de la star d’origine haïtienne Wyclef Jean: «Très sympa. Sa montre, c’est le PIB d’Haïti, mais très sympa, le mec.» Ce qui frappe chez Mehdi, outre la puissance clinique de son regard, c’est la distance qu’il cultive face à un monde dont il procède. Fils bâtard de Larry Clark, il épouse et critique dans le même geste les post-ados imbibés. «On se défonce la tronche. Je ne pense pas que mes parents étaient dans le même état d’esprit. Il y a un malaise dans la jeunesse suisse.»

Mais ses images personnelles, même quand elles impriment la déchéance burlesque de ses acolytes, ne perdent jamais une forme tortueuse de poésie. Il y a quelques mois, Mehdi a photographié Beth Ditto, l’égérie plantureuse de la mode et de la distorsion. Derrière elle, une espèce de fond bleuté qui l’inspirait. «Je lui ai demandé de se pousser. J’avais envie de ne photographier que le décor.» Il a commencé à intégrer des paysages dans son portfolio. Et il prépare une série sur les coulisses dépeuplées des concerts de rock. «Il n’y a rien de plus laid qu’un backstage lorsqu’il est vide. C’est inspirant.» Le silence total, après le vacarme.

On a fini de parler. Il reprend ses trois appareils, le Leica, un Contax, un Mamiya, de petites choses solides qui n’ont pas l’ampleur turgescente de ses collègues du festival; eux travaillent tous en numérique. «Je suis le seul à avoir une photographie de Leonard Cohen à Montreux en argentique. C’est quelque chose.»

Leonard Cohen, concert du 4 juillet

J’ai tremblé deux fois au moment de prendre une photo. Quand j’ai fait Charles Aznavour et pour Leonard Cohen. J’ai failli être viré de la salle avant le concert. J’avais mis un t-shirt beige, ce qui est interdit pour les photographes, qui doivent être tous en noir. J’ai sauté sur un staff à la sortie de la salle et on a échangé nos maillots. Pour cette image, j’avais mon appareil posé sur la scène, j’étais à un mètre de Cohen. Je me sentais dans une intimité folle. Et il s’est mis à genoux. On a l’impression d’être dans son salon. Je pense faire un grand tirage de cette photo.,,

Angel Haze, coulisse du Lab, 7 juillet

«Je ne demande presque jamais aux artistes de prendre la pose pour moi. Je veux les saisir comme ils sont. La jeune rappeuse de Detroit Angel Haze allait monter sur scène quelques instants plus tard. On dirait un animal sauvage, elle est magnifique, cette fille. Je travaille très rapidement. Quelques clics et c’est fini. On n’a pas le temps de réfléchir. Les backstages de festival sont les endroits les plus moches du monde. C’est un défi de trouver l’endroit adéquat pour faire un portrait. Ma stratégie, c’est de rester le plus simple possible. , ,

Wyclef Jean et Bobby Womack, loges Auditorium Stravinski, 6 juillet

On m’a appelé en urgence parce que Bobby Womack (à droite) voulait absolument faire immortaliser sa conversation avec Wyclef Jean. Womack avait l’air fragile. Je ne leur ai pas du tout parlé. La séance a duré dix secondes, deux photos. Il y avait un type avec une casquette, une sorte de bagagiste qui s’occupait de Womack. Il y a quelque chose de l’ordre de la transmission entre deux générations, dans cette image. Mais Wyclef est bien plus connu au­jourd’hui. Je me demande qui des deux était le plus flatté par cette rencontre. ,,

www.mehdibenkler.ch

Une énergie invraisemblable, toujours en noir et blanc, en argentique

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