Le «meilleur roman» de la rentrée sera-t-il interdit?

La photographe Irina Ionesco attaque le livre de son gendre, Simon Liberati

«Eva» raconte l’enfance volée de la lolita des années 70

C’est l’histoire d’un long et violent conflit entre une mère, Irina Ionesco, et sa fille, Eva Ionesco. La mère, célèbre photographe des années 70, qui a fait poser sa fille dans des mises en scène suggestives, parfois clairement sexuelles, alors qu’elle était mineure. La fille qui, depuis, ne cesse de réclamer réparation de son enfance volée. Une histoire d’amour et de haine qui mêle jalousie, rivalité, effet miroir et survie narcissique. Les deux femmes ne se parlent plus depuis des années, sinon par la voix de leur avocat.

Mais c’est aussi une histoire très parisienne, de snobisme culturel et de terrorisme artistique.

Les faits. Lundi 3 août, Irina Ionesco, 85 ans, assigne en référé son gendre, l’écrivain Simon Liberati, auteur d’un des romans les plus attendus de la rentrée, Eva, portrait de sa femme et de l’enfant qu’elle fut sous le joug de sa mère. Dans le livre, qui doit sortir le 19 août, l’auteur raconte qu’Irina Ionesco a «prêté, ou plutôt loué, pour ne pas dire vendu, Eva à des amateurs». «Ce n’est pas une action pour diffamation mais pour atteinte à la vie privée, dit Emmanuel Pierrat, avocat d’Irina. Ce roman n’est qu’un prétexte pour déballer la vie d’Irina Ionesco de A à Z. Il y a une volonté de violer sa vie privée.»

Vie privée, vraiment? En tout cas, elle est déjà connue du grand public, autant par l’autobiographie d’Irina, L’Œil de la poupée, où elle raconte notamment qu’elle est née d’un inceste, que par le long-métrage réalisé par Eva en 2011, My Little Princess. Le film ne cachait rien de cette histoire familiale compliquée, où une mère ne peut s’empêcher de faire vivre à sa fille ce qu’elle-même a vécu, et où une fille consent à devenir une poupée fardée pour trouver grâce aux yeux de sa mère. Isabelle Huppert était parfaite dans le rôle de la photographe-Pygmalion.

Irina ne demande pas l’interdiction du livre mais la suppression des passages qui la concernent, soit 69 lignes sur 278 pages, selon les calculs de Me Anne Veil, avocate des Editions Stock. Lesquelles devraient alors détruire les 15 000 exemplaires déjà tirés d’Eva et réimprimer la version édulcorée. Pour Me Veil, cette demande revient à «tuer» le livre. Un coup de vache, un coup de pub aussi pour un roman déjà encensé par la critique.

Pour mieux comprendre l’enjeu, il faut revenir au commencement. Née en Roumanie en 1930, Irina Ionesco s’installe à Paris à 16 ans. D’abord contorsionniste, puis peintre, elle devient photographe quand son compagnon de l’époque, Corneille, fondateur du mouvement Cobra, lui offre un Nikon. Très vite, Irina se fait un nom avec ses images érotiques mettant en scène des femmes sophistiquées et macabres, et parmi elles sa fille, qui devient son modèle de prédilection. Entre 4 et 12 ans, elle pose dans des robes de princesse, maquillée en petite femme, dans des poses que s’arracheront les collectionneurs pédophiles.

Eva devient la lolita des années 70. Sa mère la prête à des cinéastes, comme Giuseppe Murgia qui en fait l’héroïne de La Maladolescenza, qui se délecte des jeux sexuels de trois enfants lâchés dans la nature. Le film est interdit aujourd’hui dans sa version intégrale. En 1977, il a réalisé de meilleurs scores que Rocky. Car il faut se souvenir de ces années-là. Les nymphes prépubères de David Hamilton étaient épinglées dans toutes les chambres d’ado. Louis Malle tournait La Petite. Les jeunes filles de Balthus étaient d’un chic absolu, tout comme la lecture de Matzneff ou Robbe-Grillet. Et Eva, photographiée par sa mère, faisait la couverture du Spiegel.

Les années 70 n’ont alors d’yeux que pour la scandaleuse Irina, l’admiratrice de Georges Bataille et Jacques Lacan. L’héritière de Lewis Caroll. Sa fille n’a pas voix au chapitre et quand elle se plaint de mauvais traitements, on lui rétorque: «Comment oses-tu t’en prendre à l’œuvre de ta mère?»

Aujourd’hui, Irina passe pour une mère-maquerelle, et ses admirateurs sont morts, pour la plupart. Elle n’est plus que «cette vieille dame qui veut gagner, encore sur le pont, les armes à la main, pour poursuivre la destruction de son enfant, qu’elle veut atteindre à travers Simon Liberati», selon Me Veil.

Par un de ces retournements qui font le sel des grandes sagas, c’est son gendre qui occupe aujourd’hui la place du chouchou de la scène parisienne. Défendu par la critique littéraire et soutenu par son ami Frédéric Beigbeder, Simon Liberati est l’auteur qu’on s’arrache. C’est lui le sulfureux, l’indompté, le bad boy, l’Artiste, tandis qu’Irina n’est plus qu’une vieille gloire, une sorte de Baby Jane (son film fétiche) qui s’accroche à son passé.

Et Eva dans tout ça? Objet d’amour et de pouvoir, elle se retrouve à nouveau dans le rôle de la muse. Si le livre de son mari est un «éloge» à la femme qu’il aime et qui l’a sauvé de ses démons, s’il lui renvoie une image valorisante d’elle-même, réparatrice, il n’en reste pas moins qu’il tire, lui aussi, son miel d’une histoire sordide. Que dira la justice vendredi 7 août? Interdira-t-elle «le meilleur roman de la rentrée» selon les Inrocks? Donnera-t-elle raison à Irina après l’avoir condamnée le 27 mai à 70 000 euros de dommages et intérêts pour atteinte au droit à l’image et à la vie privée de sa fille? Et après lui avoir interdit l’exploitation de ses clichés sans l’autorisation de sa fille?

Lors du jugement de la Cour, il n’a jamais été fait mention de la valeur artistique des photos, seulement de leur caractère «dégradant». Il est peu probable qu’Irina remporte la partie, tant elle représente aujourd’hui ce que nous aimons haïr.

Irina Ionesco n’est plus qu’une vieille gloire, une sorte de Baby Jane qui s’accroche à son glorieux passé