Rammstein à la guitare folk. L'association semble aussi improbable qu'un PNL à l'accordéon, et pourtant: c'est celle qu'imaginait Meimuna pour notre opération «tubes de l'été» en août dernier, qui voyait des musiciennes et musiciens romands réintepréter à leur sauce un hit du passé. Devant les caméras du Temps, la Valaisanne jouait Mutter, morceau du groupe de métal allemand sorti en 2001, en version acoustique, veloutée – murmurant presque là où les Berlinois hurlaient. Une reprise atmosphérique pour un défi relevé, qui résume bien Meimuna. Capable d'insuffler douceur et intensité là où on ne les attend pas. 

Cette finesse n'a pas échappé au radar de l'Académie Charles Cros, association française de critiques qui ajoutait Meimuna à la liste de ses Coups de cœur ce printemps, aux côtés de talents comme Fishbach ou Clara Luciani. Quelques mois plus tard, au bout d'un Zoom, elle revient pour nous sur la sortie de son nouvel EP, Courage, un concentré de pop-folk aérienne qu'elle emmène ces jours en Suisse romande, en première partie du groupe Black Sea Dahu.

Voix de l'intime

Rappelons que le monde découvrait Cyrielle Formaz, son nom de ville, il y a près de dix ans déjà, dans les rangs de Macaô. Un joyeux quintet aux accents rock fondé avec un ami du collège, Pascal Vigolo. «Un peu pour se marrer», d'abord, admet Cyrielle Formaz, 15 ans à l'époque. C'était sans compter l'énergie de la bande et la malice de ses textes en français, qui ne tardent pas à propulser Macaô sur la scène du Montreux Jazz ou en première partie de Zaz, Patrick Bruel ou Polnareff. 

Un scénario irréel pour cette native d'Orsière, fille d'un professeur d'art et d'une musicienne, propriétaire d'une guitare dès l'âge de sept ans, qui n'avait pourtant jamais imaginé pouvoir faire de la musique un métier. La sienne, de celles qui naissent dans le cœur et dans les tripes, commence à s'élever. «Avec Macaô, il y avait cette envie d'être populaires, festifs, alors que quand j'écrivais mes chansons, c'était toujours des choses intimistes, atmosphériques. Je suivais du coaching scénique, j'apprenais à dire «est-ce que vous êtes chaud?!», à danser sur scène, ce que je suis contente d'avoir fait. Mais ce n'était pas vraiment moi.»

Elle, c'est la voix de l'intime, d'une fragilité assumée qui couve un cyclone d'émotions. Cyrielle Formaz n'ose pas tout de suite l'écouter. C'est après la rencontre d'autres artistes, comme Jean Fauque, le parolier de Bashung, que le déclic se produit. «Je suis tombée un jour sur le musicien britannique Keaton Henson. Une vidéo de lui, tout seul avec sa guitare, qui sonnait un peu faux, avec sa voix tellement frêle et en même temps emplie de tellement de choses. Et en dessous, plein de commentaires de gens qui écoutaient et aimaient ça.» 

Sorcière et métamorphose

En 2017, guitare sur le dos, la Valaisanne lâche ses études en histoire de l'art et cinéma pour lancer son projet solo. Un insecte qui chante, lui aussi. «Meimuna, c'est le nom d'une espèce de cigale chinoise, qui peut passer jusqu'à 25 ans sous terre à l'état de larve avant de sortir au grand jour... puis mourir après une journée», explique-t-elle. Rires devant notre moue dubitative. «Dans de nombreuses cultures, elle symbolise la renaissance, la métamorphose, la vie après la mort. En Egypte par exemple, on pose des cigales sur les yeux des défunts. Et au fur et à mesure, les gens m'ont écrit pour me raconter d'autres histoires: en Algérie, le nom appartient à une sorcière au savoir infini. Et en albanais, le terme veut dire singe... c'est peut-être un peu moins poétique!»

Meimuna, c'est aussi le nom de son premier morceau, produit dans sa chambre avec «deux bouts de ficelle», une carte son et le logiciel Garage Band, envoyé au concours national du festival M4Music. Sans trop y croire. Surprise, là aussi: parmi les centaines de candidats, il remporte le grand prix. Et son autrice un contrat avec sa maison de disque bâloise, Radicalis.

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Grand vertige

Accompagnée des volutes éthérées du guitariste Erik Bonerfält, la voix cristalline de Cyrielle Formaz s'envole. Meimuna reçoit une bourse de l'Etat du Valais, chante la tristesse du diable, la nostalgie des coquillages, la noblesse du cormoran. La pandémie trouve Meimuna en plein envol et en Europe de l'est, où elle enchaîne les concerts. Retour express, avant l'isolement – et la fin d'un monde. «Je me suis retrouvée coincée chez moi, sans savoir si je pourrais continuer à exercer ce métier, sans back-up, se souvient Meimuna. J'ai vécu une rupture amoureuse hyper importante, dû déménager. Je n'avais alors plus d'emploi, plus de maison, plus d'amoureux.»

Plutôt que d'y succomber, Meimuna choisit d'embrasser ce vertige, ce grand vide où tout est à (re)faire – à commencer par la musique. Durant le confinement, la Valaisanne compose Courage, un exutoire à ses angoisses à la fois planant et frontal. Cinq titres, co-produits par le pianiste lausannois Adriano Koch, où les cordes se mêlent aux cuivres et aux chœurs faits maison, enregistrés dans un château sur les hauts de Montreux, loué sur AirBnb, où la musicienne convie une bande de copains à donner de la voix.

Aurore boréale

«Je n'ai pas le courage de partir / je n'ai pas le courage de te dire que...», souffle Meimuna dans le morceau-titre. Il y a l'histoire d'un amour qui se termine, celle d'un voyage qui n'aura jamais lieu, et un cri de ralliement, Aux Gens du Vide, hymne aux âmes vulnérables. «J'avais envie de dire que ce n'est pas grave de vivre ces moments en roue libre, où on se sent nul et perdu. Heureusement qu'ils existent, ils apportent du relief à la vie!» Se mettre à nu, aussi. «C'est la première fois que je me dévoile autant et je n'ai jamais eu de retours aussi forts. On me dit: «J'ai l'impression que tu as écrit des chansons pour moi».» 

Une poésie introspective qui cultive ses ombres mais distille aussi sa lumière, ses espoirs. Mi-crépuscule mi-aube, comme l'aurore boréale qui habille la la pochette de l'EP, signée pour la première fois par la main d'un autre. Celle d'Etienne Trouvelot, astronome amateur français qui, dans les années 1870, dessinait le ciel en pastels. Des œuvres repérées à l'époque par les scientifiques de l'Observatoire de l'université Harvard, qui l'intègreront même à leur équipe. «Je parle beaucoup d'images liées à la nature, j'aime ce côté qui nous dépasse tous, comme les grandes ruptures, conclut Meimuna. J'avais envie de quelque chose de plus loin, plus grand que nous.»


Meimuna concert, en première partie de Black Sea Dahu. Di 5 décembre à Fri-Son, Fribourg. Le Ve 17 décembre aux Docks de Lausanne.