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«Mein Kampf», un tabou allemand dépassé?

Le brûlot antisémite d’Adolf Hitler va bientôt tomber dans le domaine public. Le 26 janvier, des extraits vont être publiés en Allemagne, pour la première fois depuis 1945

Les Allemands ont du mal à comprendre Peter McGee. Cet éditeur et historien britannique passionné par la littérature du Troisième Reich entend publier, à partir du 26 janvier, des extraits de Mein Kampf. Une première depuis 1945.

En Allemagne, Peter McGee traîne une réputation sulfureuse. La presse nazie constitue son fonds de commerce. Chaque jeudi, la revue qu’il édite – Zeitungszeuge – publie des extraits de quotidiens parus entre 1933 et 1945, assortis de commentaires d’historiens réputés, à destination d’un public d’étudiants et de passionnés d’histoire.

Avec la réédition d’extraits de Mein Kampf, le brûlot écrit par Adolf Hitler lors d’un séjour en prison en 1924-1925, Peter McGee s’attaque toutefois à un vrai tabou et il en est conscient. C’est ainsi que les trois prochaines éditions de Zeitungszeuge seront assorties d’un supplément de 15 pages d’extraits de l’ouvrage (jeunesse et évolution vers l’antisémitisme; conception de la propagande; idéologie nationale-socialiste) et diffusées à 100 000 exemplaires. Chacun des suppléments sera agrémenté de commentaires d’historiens reconnus.

«Tout le monde connaît ce livre et le considère comme une sorte de Bible diabolique du national-socialisme, mais personne ne l’a lu et n’a pu constater qu’il s’agit d’un ouvrage de piètre qualité et confus, issu d’une pensée complètement tordue», estime Peter McGee, convaincu que la parution de Mein Kampf serait le meilleur moyen de démystifier l’ouvrage. Un avis d’ailleurs partagé par une grande partie de la communauté juive d’Allemagne, pour qui la publication «encadrée» de Mein Kampf serait finalement un moindre mal.

Mais Peter McGee devra compter avec la résistance acharnée du Land de Bavière, propriétaire exclusif des droits sur toutes les œuvres d’Adolf Hitler jusqu’en janvier 2016. Hitler ayant toujours officiellement habité Munich, c’est au Ministère des finances du Land que les Alliés ont en effet confié en 1948 l’embarrassante gestion de son «œuvre», avec pour véritable mission d’en éviter la réimpression. Depuis, le Land mène un combat acharné contre toute publication de Mein Kampf – au nom du respect des victimes du nazisme, et de peur qu’une réédition ne soit mal interprétée à l’étranger.

Mais pour combien de temps encore? Les écrits de Hitler, comme ceux de n’importe quel auteur, tomberont en effet dans le domaine public fin 2015, 70 ans après la mort du tyran. L’extrême droite, redoutent les démocrates, pourrait alors s’emparer de l’ouvrage.

En fait, l’Institut d’histoire contemporaine de Munich a déjà publié la quasi-totalité des écrits de Hitler, soigneusement commentés, en 14 volumes. A l’exception notoire de Mein Kampf.

12 millions d’exemplaires de Mein Kampf ont été vendus du temps de Hitler, accessoirement devenu ainsi millionnaire. Nombre de municipalités offraient la Bible du Führer aux jeunes époux, en cadeau de mariage. Nombre d’exemplaires des différentes éditions originales sont toujours disponibles chez les bouquinistes ou sur Internet, de même que quantité de traductions. La possession du livre n’est pas en soi «interdite», contrairement à ce que prétendent les néonazis, soucieux de pointer du doigt les «limites de la soi-disant démocratie». Qui veut lire Mein Kampf peut facilement se procurer l’ouvrage pour quelques francs.

«La seule chose qui manque sur le marché est une édition «pédagogique», soigneusement commentée du livre», estime le quotidien berlinois Tagesspiegel. «Qui veut-on protéger et de quoi avec cet interdit de rééditer le titre?» se demande pour sa part l’hebdomadaire Die Zeit, choqué par un interdit qui continue à faire des Allemands des «victimes» qu’il faudrait protéger de Hitler.

«Il est temps que le livre soit accessible à un public avisé. Nous voulons couper l’herbe sous le pied à toute tentation de l’extrême droite de se réapproprier l’ou­vrage fin 2015», insiste Edith Raim. Historienne à l’Institut d’histoire contemporaine de Munich, elle travaille à la préparation d’une version pédagogique de Mein Kampf qui devrait sortir début 2016. «Les commentaires replacent l’œuvre dans le contexte du début des années 20. Nous expliquons les références historiques, de l’impératrice Marie-Thérèse à la guerre de 1870. Nous expliquons certains mots de vocabulaire qui ont entre-temps disparu. Et, surtout, nous tentons de montrer en quoi Mein Kampf est révélateur de son époque, et en quoi Hitler va au-delà de ce que pensaient les gens de son époque.»

«C’est l’interdit qui rend le livre intéressant», insiste pour sa part Peter McGee, qui s’apprête à croiser une fois de plus le fer avec le Land de Bavière. Avec sa maison d’édition, Alberta Limited, il a déjà remporté en appel un premier procès contre Munich, en 2009. Un tribunal l’avait alors autorisé à publier des extraits du Völkische Beobachter, le quotidien du Parti national-socialiste.

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