La voix contrebasse, chauffée à blanc. Melingo a des cabarets dans le fond de la gorge, des malfrats romanesques, des cités endormies où les femmes battent le pavé. Il est né à Buenos Aires, il y a un peu plus de cinquante ans, quand un baryton aux mains longues ponçait sa carrière de chanteur sur des tangos élimés. Melingo se souvient encore du timbre trop profond d’Edmundo Rivero, des poètes argotiques du lunfardo qui fabriquaient des vers pour les marins amoureux. «Je ne chante pas l’Argentine, je chante le tango hors frontière.» Sa voix grésille au bout du fil, elle donne le frisson.

Concert à Plan-les-Ouates, ce soir. Melingo se déplace rarement de ce côté-ci de l’Europe. Depuis qu’il incarne une sorte de renouveau renouvelé de la musique argentine, bien après que Piazzola lui-même a inventé le nuevo tango, il écume pourtant les salles du Vieux Continent. Il y a découvert ses propres racines, les chants enfouis de son grand-père grec, le rebetiko, une musique qui étrangement lui a rappelé son Amérique sudiste. Melingo a fui, longtemps, son propre pays. Il est parti jeune au Brésil, y a chanté du punk tropical, puis à Madrid en pleine movida, quand le rock avait la crête et qu’il croyait en des guitares tabassées contre des amplis.

Le visage de Melingo, le labour de sa peau mate, ses cheveux très salés, et sa voix tronçonnée, font croire aux histoires qu’il raconte. Celles de serial killers aux oreilles décollées, celles d’épouses assassines, de prostituées felliniennes dans les faubourgs de Buenos Aires; sa poésie vient de ces rues argentines où il est retourné. Ses mots portent, pourtant, le poids du voyage. Depuis qu’il a été redécouvert par le Gotan Project, publié sur leur beau label Mañana, Melingo passe pour un moderniste, l’épousseteur du tango universel. Mais il y a quelque chose de Tom Waits, dans ces cordes vocales et cette manière de dévisser le blues. Et aussi, un bel canto de poète beat.

«Seul dans la nuit», il chante Gardel, dans une mélodie pour Montmartre et Pigalle. Les origines cosmiques, les migrations profondes qui ont constitué l’Argentine avant la dictature. «Je parle de tango maudit, de maldito tango, parce que c’est une nostalgie qui vous tenaille, vous empêtre et ne vous lâche plus.» Melingo, après avoir traversé le monde, est revenu à lui-même. A des orchestres minuscules où le trombone croise la scie et la clarinette; le bandonéon n’y apparaît que par touches infimes. «Je ne fais pas danser. Mais je crée une version littéraire du tango, un chant qui s’écoute assis.» Et s’applaudit debout.

Melingo en concert. Je 25 mars, 20 h. Espace Vélodrome, Plan-les-Ouates. www.plan-les-ouates.ch