Genre: roman
Qui ? Hillel Halkin
Titre: Melisande! Que sont les rêves?
Traduit de l’anglaispar Michèle Hechter
Chez qui ? Quai Voltaire, 280 p.

Il n’est jamais trop tard pour bien faire. C’est à 73 ans que Hillel Halkin a publié ce premier roman qui lui a permis de renouer avec ses propres souvenirs, dans le dédale du temps perdu. Né à New York à la veille de la Seconde Guerre mondiale, installé en Israël depuis plus de quatre décennies, il a signé des essais sur l’identité de son pays d’adoption, un pays dont il a aussi traduit de nombreux auteurs, de Sholem Aleichem à Amos Oz et à Avraham Yehoshua. Le soir venu, il a enfin osé franchir le pas pour s’aventurer à son tour sur les terres du roman en se livrant à une confession longtemps retenue, Melisande! Que sont les rêves?, un titre sorti d’un poème de Heine.

Hoo, le narrateur, a été professeur de philosophie antique dans une université de l’Illinois et, au début des années 1980, il a pris une retraite anticipée avant de s’installer à Sforthos, la plus petite île des Cyclades. C’est là, sur ce minuscule esquif de terre balayé par les vents, qu’il écrit une longue lettre qui, peu à peu, va devenir le roman de sa vie. Avec une ouverture qui ressuscite nostalgiquement la frénésie new-yorkaise des années Eisenhower, une époque où les teenagers, assis en lotus dans les salons de leurs parents, chantaient Down in The Valley et grattouillaient sur leurs guitares des airs de Bill Haley. Comme eux, Hoo est vaguement anarchiste, pressé de piétiner le puritanisme et d’échapper à l’adolescence avec, pour seul guide, L’Homme révolté d’un certain Albert «Caymiss». Ce livre, Hoo le découvre grâce à son copain de lycée, Ricky, un fils de militants communistes clandestins qui dévore aussi Dostoïevski et qui chahute le prof de chimie en lui rappelant que «tout est permis si Dieu n’existe pas, comme il est écrit dans Crime et Châtiment».

Entre ces deux garçons mordus de littérature, une amitié solide va naître. Et, bientôt, une rivalité amoureuse de plus en plus âpre. A cause de la belle Mellie, qui les contraint alors à jouer un scénario à la Jules et Jim, le temps d’un été. C’est à Ricky qu’elle finit par céder, ce Ricky dont elle assistera, impuissante, à la lente et tragique dérive. Nous sommes en effet à l’époque des premiers beatniks et il se convertira à cette étrange religion qui fait aujourd’hui sourire mais qui provoqua pas mal de dégâts dans la jeunesse américaine. Sur les chemins du Wyoming, Ricky commence d’abord par imiter les routards célestes de Kerouac en dormant à la belle étoile, puis il décide de vivre comme un mendiant et de distribuer son argent aux promeneurs médusés de Central Park avant de débarquer au pied de l’Himalaya, où il rencontrera un gourou qui lui apprendra dans son ashram à «se débarrasser de toute pensée inutile» et à «faire de son esprit la pointe d’une flamme». Pour Ricky, ce voyage initiatique ne tardera pas à se transformer en descente aux enfers. Lorsque Mellie le retrouve, trois ans après, il a perdu la raison et psalmodie des incantations incompréhensibles dans les rues de New York, vêtu d’une tunique tibétaine. Le malheureux finira par léviter. En enjambant une fenêtre pour se jeter dans le vide.

Hillel Halkin raconte alors comment Hoo et Mellie, bouleversés par ce suicide, vont essayer de s’aimer. La jeune femme mettra brutalement un terme à sa thèse sur Keats, recyclera ses talents dans l’art du tissage – autre tic de l’époque – et épousera Hoo, une vie conjugale faite de ruptures et de retrouvailles, de déchirements et de réconciliations, sans que l’ombre de Ricky ne lâche jamais ce couple fragile qui traversera deux décennies en ressassant de vieux rêves nés dans une Amérique éprise de liberté.

C’est aussi cette Amérique-là que dépeint le romancier, avec ses espoirs et ses désillusions, entre la chasse aux sorcières du maccarthysme et la guerre du Vietnam. Aux slogans angéliques de la génération Peace and love, Hillel Halkin oppose le désarroi de ses personnages dans un huis clos psychologique où la rivalité amoureuse fait place aux remords et, peu à peu, au pardon. Avant que Hoo, en quête d’apaisement, ne se retire sur un rivage de la mer Egée en attendant que sa Pénélope lui fasse signe pour ravauder, en bonne tisserande, la toile d’un amour blessé.