Musique

Melissa Bon, groove et ravissement

La chanteuse franco-genevoise de 25 ans signe «Away», un premier album à la justesse minimaliste, gorgé d’influences jazz, soul et électro. Elle se produit ce vendredi au Montreux Jazz

Le jour de l’été, celui de la musique aussi: Melissa Bon est née sous des auspices enchanteurs. Son premier EP Away, tout juste dévoilé, renferme quatre titres à la justesse minimaliste. Une plongée dans un univers soul, le récit d’un rêve qui a explosé en vol, une gigantesque désillusion que la chanteuse libère avec une mélancolie poétique. Les notes de piano sublimant sa voix mezzo alto, puissante et langoureuse.

Produit par le label La Café, enregistré avec le pianiste Alexandre Saada sous la direction de Jean-Paul Gonnod et Manu Larrouy, Away célèbre la retenue, l’écoute, pour offrir des instants hors du temps. Prélude à un album déjà en boîte, annoncé pour début 2019.

A tout juste 25 ans, la chanteuse aux origines franco-suisse et éthiopienne navigue entre Genève et Paris, ses villes de cœur. Elle se produira ce vendredi au Montreux Jazz Festival, pour les 50 ans de la venue de Nina Simone, l’une des voix qui a bercé son adolescence. 

Paillettes et espoirs

Melissa Bon. Pas un nom de scène, juste son nom à elle. Chanter, elle ne pense qu’à ça depuis ses 15 ans. En quelques jours, début 2015, elle croit avoir grillé sa meilleure carte. Away retrace ce parcours avorté, une chute libre dans les méandres de New York. Durant des mois, Melissa multiplie les rendez-vous, les essais, jusqu’à ce matin d’avril où elle réalise que les contrats qu’on lui propose sont bancals. Le lendemain et tous les jours suivants, le téléphone de son producteur sonnera dans le vide. La parenthèse de paillettes et d’espoirs s’achève. C’est le trou noir.

Dans l’avion du retour en Suisse, fin 2015, le texte germe comme un antidote. Les uns après les autres, les mots jaillissent. A fleur de peau, la jeune femme les recueille. Elle qui n’a jamais su écrire empoigne finalement cet exutoire comme une catharsis thérapeutique. Away est né.

«The seat was taken by a mysterious heart»: Blank raconte la page blanche, le point zéro, le renouveau aussi. Une introspection qui puise dans la déception intense jusqu’au processus créatif. Le clip traduit cette mise à nu, dans les jeux de lumière qui illuminent sa silhouette afro brushée l’espace d’un instant puis la jette à nouveau dans le noir.

«I’m so scared, so scared to be misunderstood, three thousand miles I conquered to find you in a higher space and time, I waited for you, transcendent thoughts of you inside me, gathering what we’ve lost, lost in translation»: seul morceau a capella, Away sonne comme un gospel. Le port de tête altier, les mains croisées sur sa tunique bleu marine, Melissa raconte: «J’ai essayé plusieurs fois de le poser au piano, mais ça ne marchait pas. Un matin, je jouais avec mon harmonizer, un peu au hasard. J’ai décidé d’enregistrer ce que je faisais et en vingt minutes, le titre était bouclé!»

Muscler l’écriture

A l’arrivée, Away consacre deux ans de travail durant lesquels Melissa lutte contre les doutes. «L’écriture est un muscle qu’il faut sans cesse entraîner, pour ne pas se reposer sur ses acquis, estime-t-elle. J’ai dû aller au-delà de mes émotions pour sortir ce qu’il y avait au fond.» Entre ses doigts, elle fait tournoyer un trio de boucles d’oreilles dorées. Dans son ton posé, on devine une certaine sérénité. Que de chemin parcouru depuis ses premières vidéos filmées à la webcam et postées sur YouTube, ses premières armes avec la fondation Little Dreams de Phil Collins, ses débuts sur les planches du bar parisien Sunset Sunside.

Enfant dissipée et dans la lune, Melissa est très vite très grande. «A 12 ans, je mesurais déjà 1,76 m, à cet âge la moindre différence est critiquée», se souvient-elle. A Genève, elle grandit entourée d’enfants du monde entier, elle qui ne connaît rien ou presque de son pays d’origine, ne parle pas la langue, n’accepte pas ses boucles frisées. Durant des années, elle lissera, brûlera ses cheveux pour se plier aux codes occidentaux. Une hérésie qu’elle a depuis abandonnée, non sans être passée par un rasage intégral.

Dans sa chambre d’adolescente, elle fredonne, mime ces icônes qui l’enchantent: Toni Braxton, Sade, Whitney Houston, Aaliya, Good Man, India Arie, Antony Hamilton ou encore Brian McKnight. Une culture soul, hip-hop qu’elle se forge en collectionnant les singles. Toujours plus Solange que Beyoncé.

A sa majorité, ce sera Paris. Des études de musique pour travailler son «instrument», acquérir une technique. En parallèle, elle multiplie les covers, toujours sur YouTube. En 2014, le casting de l’émission The Voice démarre, elle se lance. Face à 9 millions de téléspectateurs, Melissa vit la pression de plein fouet. Sur scène, cet antre qui la paralyse, Melissa tente de dompter la peur de l’échec, celle d’avoir l’air trop exaltée. «Aujourd’hui encore, j’ai du mal à regarder le public en face, confie-t-elle. Comme je me produis dans de petites ambiances, la gestuelle est pourtant cruciale. J’y travaille.»

Pour sa première audition, elle a préparé un titre de Florence and The Machine, les coaches lui suggèrent de «faire Rihanna». A son style androgyne (smoking et coupe courte), les stylistes ajoutent des talons vertigineux «pour dessiner la silhouette». Elle ne se sent pas à sa place. «Le message était limpide: utilise ton physique pour charmer l’audience, ça ne me convenait pas.» L’élimination s’accompagne de critiques acerbes sur les réseaux sociaux. Melissa, qui fuit le show off, vit difficilement cette pseudo-célébrité. «Dans la rue, on me prenait pour quelqu'un que je n'étais pas.»

La musique, Melissa espère aujourd’hui en vivre, mais refuse de se vendre à tout prix. Récemment, on l’a vue sur le projet Sisters avec son amie Amina Cadelli, ex-chanteuse de Kadebostany désormais connue sous le nom de Flèche Love. Une ode à la sororité qui rassérène. «Dans le milieu, le rapport de compétition est très fort, souligne Melissa. Les femmes artistes se déprécient souvent parce qu’elles ont le sentiment qu’il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Avec Amina, c’est tout le contraire, on s’encourage, on se nourrit mutuellement.»

Quête identitaire

Un jour, elle s’envolera pour découvrir le Brésil ou le Pérou, mais avant ce sera l’Ethiopie, ce pays immense où sommeille une partie d’elle-même. Un voyage qu’elle envisage seule, sans famille ni amis, pour renouer avec une transmission avortée, retrouver des points d’accroche, une identité. Elle sourit: «J’attends ce jour avec un mélange d’impatience et d’appréhension.»


Melissa Bon, Terrasse RTS, Montreux Jazz Festival, ve 6 juillet à 16h. www.montreuxjazz.com

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