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Le récit de Suzanne Duval suit la quête d’une jeune femme de 25 ans, profondément seule, qui fut escort girl durant ses études avant de trouver un emploi dans l’immobilier. 
© Zoonar GmbH / Alamy Stock Photo

Livres

La mélodie mélancolique de Melody, agente double

Un premier roman intrigant, élégant, une traversée du Paris d’aujourd’hui par une spécialiste du XVIIe siècle

Elle s’en va. Elle a tout jeté. «Pendant quelques semaines encore, le mois d’août fixera sur la ville aux trois quarts vidée son éclat invariable; déclinera, ce sera la fin de l’été.» L’agente est le premier roman de Suzanne Duval, une spécialiste de la littérature du XVIIe siècle qui enseigne à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne. Sa prose, limpide, reflète l’élégance classique, transposée au XXIe siècle. C’est un des derniers manuscrits que Paul Otchakovsky-Laurens aura choisis, avant sa mort accidentelle en janvier 2018.

On comprend que le charme distant, elliptique de cette écriture l’ait séduit. Dès les premières pages, pendant qu’elle traverse Paris au petit matin pour se rendre à l’aéroport, on apprend tout de Melody: qu’elle abandonne son travail, employée de l’agence Central Immobilier, qu’elle quitte une famille, des amis, qu’elle a été escort-girl après avoir raté ses études de droit. Dans le métro, un homme pile devant elle, croit reconnaître le sac qui contient tous ses biens: «Je n’en reviens pas. Vous n’oublierez pas ce sac, n’est-ce pas? Vous en prendrez soin comme si c’était le vôtre; c’était le même!» Une impression de déjà-vu la saisit, qu’elle n’arrive pas à élucider.

Un récit qui bouge tout le temps

Cette réminiscence déclenche le flash-back qui est la matière du livre et qui s’ouvre sur un matin, un an auparavant. Si L’agente se déroule essentiellement dans le Paris de l’immobilier, c’est un récit qui bouge tout le temps. Les stations de métro, les rues, les places sont énumérées, suscitant une géographie mouvante. A la suite de l’agente, on monte des escaliers humides, on prend des ascenseurs, on entre dans des locaux vides, abandonnés, en attente.

Pour les visiteurs en quête d’un logement, l’agente est au mieux invisible, un obstacle plutôt, un intermédiaire inutile et coûteux. Elle est pourtant appréciée de sa patronne, habile à vanter sans mentir, une bonne vendeuse. Elle a trouvé là un travail aux règles précises, «qu’elle pouvait appliquer et transgresser sans que sa personne fût impliquée en profondeur: qu’elle obéit ou non, elle réagissait à un commandement dont elle n’était pas l’auteur, qui venait d’en haut. Sa conscience était tranquille.»

Une maison close à Genève

Auparavant, quand elle avait fini par laisser tomber des études qu’elle menait d’échec en échec, elle a pratiqué la prostitution, comme beaucoup d’étudiantes. Et puis, sur un coup pénible, elle a cessé, il faudra attendre longtemps pour découvrir quel abus l’a découragée. Il lui reste de cette période des souvenirs flous, des odeurs, des tenues, l’image de son pubis, «un angle brillant dans le noir». Et surtout, des amis avec lesquels elle fréquentait une maison close de Genève: Isa, qui est partie en Ecosse où elle fabrique d’étranges vêtements en matériaux de rebut. Ce que ce départ recelait d’abandon pour Melody, on ne l’apprendra aussi qu’en passant. Et le beau Chafik, un Sénégalais d’une grande gentillesse. Il entretient une liaison paresseuse avec un universitaire distrait, rêve de vivre de sa musique, et se révèle le soutien le plus affectueux de Melody. Il faut voir comment, un soir de Nouvel An, lui et ses amis transsexuels transforment cette fille trop grosse et mal fagotée en reine de la fête.

Une fille qui se tient à côté de sa vie

L’agente n’est pas un roman psychologique, pas plus qu’un document sur la misère – matérielle et morale – en milieu étudiant ou sur le marché de l’immobilier à Paris. Encore que sur ce dernier thème, on en apprenne sur les quartiers qui montent, sur la plus-value immatérielle que procure à l’appartement le plus minable le fait d’être «central», là où il faut être, en l’occurrence le XIe arrondissement.

Ce récit est une déambulation à la suite d’une fille de 25 ans, qui se tient à côté de sa vie, qui cherche sa place dans différentes sphères – famille, amis, amours, travail. Tout est vu à travers ses yeux, à sa hauteur, par un narrateur sans affect. C’est à la voir bouger ou s’arrêter, verser une larme, surprendre sa silhouette épaissie dans une vitre, qu’on comprend les fluctuations et les frustrations de son existence actuelle.

Humiliation d’enfance

On ne sait pas ce qu’elle ressentait en escort, ni quels sentiments lui inspirent aujourd’hui ces visiteurs qu’elle doit convaincre. On la perçoit efficace au travail; généreuse et agacée avec Judith, la belle amie d’enfance, pingre et égoïste; tendre avec Chafik, aimant et fidèle; distante avec ses parents, émue avec sa petite sœur; profondément seule.

Le charme de L’agente, ce sont les détails infimes, les fluctuations de la lumière sur un mur décati, les vibrations du métro, et jusqu’aux mouvements dans les entrailles de Melody, ces grondements organiques qui renvoient à une humiliation d’enfance. Au dernier chapitre, Melody quitte l’aéroport. Plus d’amis, plus de parents, plus de sac ni même de billet. La vie est devant elle, ouverte. Où ira-t-elle? «Le monde neuf sur lequel elle est en train d’ouvrir les yeux, elle commence à croire qu’elle en fait partie.»


Suzanne Duval, «L’agente», P.O.L, 256 p.

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