Le 4 décembre, c'est sur une scène genevoise que sera créé, après une avant-première en Espagne, Nebbia, la troisième partie d'une trilogie mise en scène par le Tessinois Daniele Finzi Pasca pour le Cirque Eloize. Ou plutôt, pour le Teatro Sunil et Eloize. Ce ne sont plus les artistes du petit théâtre tessinois qui se mettent au service d'Eloize, dont on dit un peu vite qu'il est le petit frère du Cirque du Soleil. C'est en fait une véritable aventure commune puisque cet ultime spectacle sur le ciel - Nebbia, c'est le brouillard en Italien -, les deux compagnies se sont unies pour le coproduire.

Tout petits Suisses qu'ils sont, les Tessinois ont en effet appris à voir grand. Sans doute décomplexés par leurs cousins québécois qui n'ont pas le même effroi que les Européens du show-business et des grandes tournées commerciales.

Sans doute aussi parce que ce ciel qui a inspiré Daniele Finzi Pasca est bien aux dimensions des rêves de ce poète voyageur. S'il l'intéresse, c'est sans doute parce que tous les hommes le voient, le sentent même, d'un bout à l'autre de la planète. Et il y a quelque chose à la fois d'enraciné et d'universel dans la poésie visuelle et musicale du Sunil. Une sorte d'équilibre, de réconciliation entre l'intime et le grand public.

Si la Suisse, toute fédérale qu'elle soit, n'a guère reconnu jusqu'ici les qualités du Teatro Sunil, celui-ci a depuis longtemps franchi les frontières. Il est allé faire des rencontres en Amérique du Sud, par exemple. C'est de là que vient Hugo Gargiulo, artiste uruguayen devenu membre de la troupe, et qui signe la scénographie de Nebbia. Il est aussi le mari de Maria Bonzanigo, la compositrice des musiques de la trilogie. Elle-même travaille avec Daniele Finzi Pasca depuis 1984. Depuis les débuts du Sunil.

Mais Sunil, qu'est-ce donc? Un souvenir fondateur, le nom d'un homme que Daniele Finzi Pasca a accompagné dans son ultime voyage. Avec Sunil, avec ceux qui échouaient dans le mouroir de Mère Teresa à Calcutta où il a été volontaire, plus peut-être qu'avec ses maîtres ès arts, le jeune homme a appris à communiquer autrement qu'avec les mots. Même s'il sait raconter des histoires comme personne, vous faire croire aux légendes modernes les plus invraisemblables en vous fixant de ses yeux clairs, Daniele Finzi Pasca croit en effet avant tout à ce qu'il appelle le théâtre de la caresse.

Et une caresse, ce n'est pas seulement une peau qu'on frôle avec une autre peau. A chaque spectateur de se demander, en regardant Nebbia, si ce théâtre-là trahit la mémoire de cette rencontre indienne. Ou si, à son tour, il éprouve quelque chose du domaine de la caresse.

Première rencontre avec l'équipe de Nebbia autour d'une longue table, dans un restaurant de Montréal, à la mi-octobre. Une petite équipe de journalistes romands a été invitée à assister à quelques répétitions avec deux membres d'Opus One, l'organisateur de spectacles qui s'occupe de la création à Genève. Les répétitions, c'est pour demain.

Là, on fait connaissance. Ou presque. Maria Bonzanigo et Hugo Gargiulo, je les ai vus sur scène il y a trois ans à Neuchâtel, dans une de ses petites formes théâtrales que le Sunil a su peaufiner avant les grands spectacles, et qui continuent d'exister, parallèlement. Dans Tres Tristes Tangos, il y avait déjà de la musique, de la nostalgie…

Clown tendre

Daniele Finzi Pasca, je l'ai interviewé au téléphone, après avoir vu Nomade, la première partie de sa trilogie du ciel. C'est là qu'il m'avait raconté sa théorie du théâtre de la caresse. Ce soir, il a ce doux accent tessinois, mais en plus, il y a ce visage de clown, les cheveux frisés en auréole autour d'un regard qui n'a pas besoin de maquillage pour paraître plus grand. Pas le clown avec le gros nez rouge et les gags grossiers. Non, le clown tendre, généreux.

Les accents chantent autour de la table. Le tessinois, l'uruguayen d'Hugo Gargiulo, et bien sûr le québécois d'Eloize. Il y a notamment, là, Jeannot Painchaud, directeur de création d'Eloize, qui a presque le même visage de clown que Daniele Finzi Pasca, et Julie Hamelin, la productrice artistique. C'est elle qui détient le secret, qui sait faire le lien entre l'art et le commerce mieux que personne, participant de près avec l'artiste tessinois à la création, et sachant sans doute d'autant mieux convaincre, trouver les bonnes ententes pour des coproductions réussies à travers le monde.

Autour du monde

Julie Hamelin organise les tournées d'Eloize. Déjà jusqu'en avril 2009 pour Nebbia par exemple. Après Genève, le spectacle ira à Ljubljana, Bogota, Séoul… Julie Hamelin, c'est une vraie cheffe d'entreprise. Parallèlement aux tournées, Eloize organise aussi des événements sur mesure pour de grandes entreprises ou pour le couple royal de Jordanie par exemple. Toute une série de numéros de cirque sont disponibles, avec en plus le charme spécifique à la maison.

Si Sunil a été baptisé du nom d'un Indien venu mourir chez Mère Teresa, Eloize doit le sien aux éclairs de chaleur. On doit toujours quelque chose au nom que l'on porte… Y a-t-il des éclairs de chaleur dans les moussons de Calcutta? Ce n'est peut-être pas un hasard si le ciel a servi de thème à cette trilogie mise en scène par Daniele Finzi Pasca. Le ciel des nuits étoilées de Nomade, celui qui s'épanche et vous rince dans Rain, qu'on verra sans doute en Suisse l'an prochain, celui qui vous enveloppe, vous laisse seul avec vos rêves, vos démons peut-être, dans Nebbia.

Rendez-vous à la gare

Le lendemain, rendez-vous de bon matin dans l'ancienne gare Dalhousie qui a connu les débuts du chemin de fer canadien. Ses hauts volumes ont longtemps servi aux entraînements de la mythique Ecole de cirque de Montréal, d'où sont issus les membres fondateurs d'Eloize. Le cirque a repris le bâtiment historique quand l'école a construit un bâtiment encore plus grand, avec des salles de classe pour les jeunes adolescents encore scolarisés. L'école jouxte les immenses immeubles du Cirque du Soleil, pour qui Daniel Finzi Pasca a aussi créé une mise en scène, et la Tohue, une nouvelle salle de spectacle bâtie tout exprès pour ce monde du cirque en pleine expansion.

C'est dire que Montréal est vraiment la ville idéale pour créer un spectacle comme Nebbia. D'ailleurs, une bonne moitié des acrobates viennent de l'Ecole du cirque.

Deux chefs d'orchestre

C'est eux que l'on voit à l'œuvre en cette journée très active, sous les baguettes des Maîtres Bonzanigo et Finzi Pasca. De numéro en numéro, dans un calme stupéfiant, la compositrice et le metteur en scène font avancer ensemble la création. Et ils ont tous les deux la même gestuelle de chef d'orchestre. Chaque partie du spectacle doit trouver son souffle, son rythme…

Le premier numéro est recommencé plusieurs fois, bel exercice de jonglage collectif dans une forêt de bambous, sur fond de musique symphonique que Maria Bonzanigo a fait enregistrer au Tessin. Les artistes ne sont pas en costumes. Pour répéter, ils s'habillent plutôt de noir. On verra plus tard les habits de lin, de coton, de soie, blanc cassé, beige, tout empreints de nostalgie eux aussi, dans l'atelier de leur conceptrice, Linda Brunelle.

Les acrobates, les musiciens sont sans cesse au travail. S'ils ne sont pas sur scène, peaufinant un enchaînement, reprenant un solo de chant, on les aperçoit étirant leurs muscles sur le côté, ou préparant le numéro suivant dans la salle voisine. Ils sont une douzaine, venus du Québec, des Etats-Unis, de France ou d'Amérique du Sud.

Acrobates

et musiciens

Ils ont tous plusieurs cordes à leur arc. Comme Stéphane Gentilini, le Français, clown, manipulateur d'assiettes, magicien… Mais qui peut aussi faire quelques prouesses sur un trampoline (il y a justement un numéro de trampoline dans Nebbia) et jouer de la flûte. Ou comme Catherine Girard, une Québécoise équilibriste, trapéziste… mais qui joue aussi de la guitare. Ou encore comme Joseph Pinson, Américain originaire de Corée, athlète gracieux lorsqu'il s'enroule dans le tissu aérien, et émouvant lorsqu'il déroule dans les hauteurs sa voix maîtrisée de contralto. Ou enfin comme Gustavo Lobo, un capoériste brésilien qui peut parfaire un numéro de sangles ou rebondir sur le trampoline. Mais qui joue aussi du violon.

C'est sans doute ce mélange incroyable de talents qui donne aussi son âme au spectacle. Déjà, en ne voyant que la moitié des numéros en répétition, on peut dire que Nebbia est bien plus qu'une série de brillantes acrobaties. Dans les brouillards factices projetés dans la salle de la Dalhousie, on voit déjà naître des personnages. Il y a la fille d'un boucher, qui transforme l'étal en un rêve d'acrobate. Et un jeune homme qu'elle fait rêver. On devine aussi l'histoire d'un handicap surmonté… Il peut y avoir bien des rêves dans le brouillard…

« Nebbia» au Théâtre du Léman (ancien Grand Casino), au Quai du Mont-Blanc 19, à Genève du 4 au

15 décembre 2007.

Renseignements: www.nebbia.ch. Location: sur le site internet et auprès de TicketCorner .