Véhicule idéal de la résistance culturelle à partir des années 60, la musique occupe une place prépondérante dans l'anthologie de Jean-François Bizot. L'occasion pour l'ancienne équipe d'Actuel de rassembler sur disque quelques-uns des albums fondateurs d'une esthétique pop contemporaine. Publiée conjointement au livre, Underground, la Compile parcourt en 18 titres essentiels les origines du rock indépendant, de l'électronique, du hip-hop et de la world music. Une sélection inévitablement subjective et partielle (pas de jazz, de hardcore ou de musique contemporaine), se concentrant sur quelques figures parmi les plus marquantes, au risque de passer sous silence de nombreux pionniers encore mal aimés.

Du «Comme à la radio» de Brigitte Fontaine, consacrant la rencontre du free avec la poésie chantée, à «The Revolution Will Not Be Televised» de Gil Scott-Heron, proto-rap de 1970, nombre de jalons des années 67-80 sont là, constituant une bonne introduction à l'histoire contemporaine des musiques populaires. Kraftwerk, Can, Suicide, Silver Apples ou Funkadelic, autant de noms que la critique musicale brandit encore à tour de bras, sans que les publics d'aujourd'hui puissent avoir eu un accès de première main à ces références préhistoriques.

A ce titre, la compilation Underground remplit un rôle de guide historique, au risque de paraître quelque peu superficielle à ceux que le domaine passionne depuis longtemps. Et démontre surtout combien la musique, de par son cycle rapide de reconnaissance et de récupération, est emblématique du rôle joué par l'art underground dans la culture populaire. Souterraines en leur instant de création, toutes ces esthétiques sonores ont été rapidement intégrées et pillées pour être ensuite vilipendées, avant de renaître sous une forme actualisée dans d'autres mains. Dans ce va-et-vient constant entre l'insurrection et la reconnaissance, entre l'attirance et le rejet, les mouvements secrets qui secouent le microcosme musical ne demeurent souterrains que de manière très éphémère, leurs trouvailles nourrissant rapidement la culture populaire sous une forme domestiquée et accessible à tous.

Ainsi de la musique électronique, domaine expérimental s'il en est, dont les traits les plus saillants ont été rapidement apprivoisés pour produire au kilomètre d'indigentes pistes de danse musicales. Ainsi également du hip-hop, dont le mot d'ordre «rester underground» envahit bien vite les refrains sages des groupes caracolant au sommet des hit-parades.

Ne pas en déduire pour autant que toute musique novatrice contient en germe sa dégénérescence dans le domaine de la culture de masse. Mais revenir, par le biais des enregistrements originaux, aux racines de ces genres qui font encore le bonheur des mélomanes permet sans doute de trier avec davantage de discernement, dans la production d'aujourd'hui, le bon grain underground de l'ivraie mercantile.

Underground, la Compile (Nova Records, distr. Disques Office).