C’est un pavé souple et luisant comme on sait les faire chez Bouquins. Il est à la fois saignant et brûlant – paradoxe apparent, et qui ne surprend guère quand on évoque Octave Mirbeau. C’est en effet de lui qu’il s’agit ici, et de la réunion en un volume de quatre romans majeurs de l’artilleur en chef des lettres françaises de la soi-disant Belle Epoque: Le Jardin des supplices (1899), Le Journal d’une femme de chambre (1900), La 628-E8 (1907) et Dingo (1913).

Octave Mirbeau (1848-1917) fut un intranquille. C’est-à-dire quelqu’un qui se satisfaisait peu du monde tel qu’il était (son œuvre de satiriste dit très bien tout le mal qu’il pensait de l’ordre établi), et encore moins de l’art tel que le vieux monde «rassoti» (pour citer Rabelais) voulait qu’il fût – sa production littéraire est en elle-même une expérimentation au long cours, et il a été, par son activité de critique, un catalyseur des avant-gardes.

Mirbeau, ce fut enfin quelqu’un qui eut le courage de regarder son ombre dans les yeux, et de nettoyer ses tripes – à témoin, le dossier de son antisémitisme: lorsque, dans les années 1880, il était à la tête de l’hebdomadaire Les Grimaces, il pataugeait dans l’infamie. Mais il s’en repentit («L’harmonie d’une vie morale, c’est d’aller sans cesse du pire vers le mieux», écrivait-il en 1898 dans L’Aurore) et devint la pire terreur des anti-dreyfusards.

Un récent recueil de nouvelles d’Octave Mirbeau: «La cruauté selon Octave Mirbeau»

Road movie primitif

Au menu de ce Bouquins, on ne s’attardera pas – parce qu’ils sont tout de même bien connus – sur Le Jardin (un trip halluciné, un chapelet de tortures raffinées et d’énervements des sens dont chaque grain expose la «loi du meurtre» qui, selon Mirbeau, gouvernerait les actions humaines) ni sur Le Journal, dans lequel Célestine, soubrette à la plume agile, dézingue les crapuleries des nantis chez lesquels elle exerce – on rappellera que Renoir ou Buñuel furent particulièrement sensibles à ce texte.

La 628-E8 est moins lu, et il faut que cela change. Ce titre sibyllin fait référence à la plaque d’immatriculation de la voiture de Mirbeau – une valeureuse CGV (pour Charron-Girardot-Voigt), 30 CV sous le capot. Et c’est bien à une forme de road movie primitif (ce n’est pas un jugement de valeur) qu’on a affaire, un récit de voyage plus ou moins fictif (Mirbeau adore brouiller les lignes) entre la Belgique, la Hollande et l’Allemagne.

C’est aussi un texte pétaradant, des pages hilarantes et une satire féroce des Français tels qu’ils peuvent être vus depuis l’extérieur de leurs frontières – d’ailleurs, si Mirbeau dit avoir détesté son passage chez les Belges, c’est en raison de leur trop grande ressemblance avec ses compatriotes.

La 628-E8, c’est, enfin, un objet littéraire non identifié pour l’époque: la CGV peut filer à une centaine de km/h, et cette démultiplication de la vitesse est une expérience sensorielle inédite, que Mirbeau transcrit dans son texte: les paysages s’immatérialisent, les idées s’entrechoquent, et la vélocité corrode jusqu’au texte, lequel relève dès lors «du plus hallucinant impressionnisme», comme le remarquait Maurice Le Blond dans une critique pour L’Aurore en novembre 1907. Dans La 628-E8, cela donne des passages comme celui-ci: «Ces arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus… et ils galopent, galopent […]. Ils accourent vers nous, se précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait – tellement ils ont peur et ne savent plus ce qu’ils font – qu’ils vont entrer dans la voiture et la traverser.»

Un chien qui pense et qui mord

Et puis il y a Dingo. C’est le dernier roman d’Octave Mirbeau – sa santé de plus en plus chancelante l’a d’ailleurs obligé à recourir à l’aide de son ami Léon Werth pour le terminer. Dingo, c’est un chien sauvage d’Australie (donc, littéralement, un dingo, Canis lupus dingo de son nom scientifique) que le narrateur (une hypostase relativement proche de Mirbeau lui-même) reçoit un beau matin d’un fantasque Anglais. Il va se prendre d’affection pour la bête, mais celle-ci se révélera vite être un Diogène: elle mord les mollets de qui lui chante, boulotte des moutons à qui mieux mieux et donne à son maître une leçon de philosophie qui s’avérera un mélange instable de cynisme, de pessimisme et d’anarchisme. Quoi de plus chouette, pour Mirbeau, qu’un chant du cygne qui aboie?


Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices et autres romans, édition établie par Pierre Glaudes, Bouquins, 1440 pages