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Melville ou l'art du naufrage

Son chef-d'œuvre, «Moby-Dick», est aujourd'hui retraduit dans la Pléiade. Cette nouvelle version, qui fait de la baleine blanche un cachalot, est une véritable résurrection. Elle fait même ressortir les aspects comiques de cet ouvrage qui joue de tous les registres.

Herman Melville. Œuvres complètes, tome III. Moby-Dick suivi de Pierre ou les Ambiguïtés. Edition établie sous la direction de Philippe Jaworski. Gallimard/La Pléiade, 1407 p.

Le chef-d'œuvre de Melville, Moby-Dick, est aujourd'hui retraduit dans la Pléiade mais ce revival nous rappelle que, parce qu'il était trop furieusement visionnaire, le roman a bien failli être englouti corps et biens: lorsqu'il est paru en Amérique en 1851 - le romancier avait 32 ans -, les critiques accueillirent cet ouragan homérique avec dédain, comme une vulgaire bluette saupoudrée d'exotisme. Son auteur ne s'en étonna guère. «Même si j'écrivais les Evangiles, je finirais au ruisseau», confia-t-il alors à son ami Hawthorne. Résultat: le fiasco. En deux ans, l'odyssée du capitaine Achab ne dépassa pas les 3000 exemplaires... Et quand - en 1853 - un incendie ravagea les entrepôts de l'éditeur de Melville, la totalité de ses livres fut détruite. On ne les réimprima pas et le romancier fut contraint d'écrire pour ses tiroirs tout en travaillant dans un obscur bureau des douanes new-yorkaises - il mourut oublié, en septembre 1891.

En France, il fut aussi condamné à un long purgatoire: pendant près d'un siècle, Moby-Dick resta un livre-fantôme. Puis Giono l'extirpa de ses nasses pour le traduire chez Gallimard (en 1941, en collaboration avec Lucien Jacques et Joan Smith) avant que le poète Armel Guerne ne se frotte lui aussi à la tâche pour les Editions du Sagittaire, en 1954 - sa version, magnifique mais sans doute «sur-écrite», a été remise à flot l'an dernier chez Phébus.

Pour le tome III des Œuvres complètes de Melville dans la Pléiade, voici donc, en même temps que Pierre ou les Ambiguïtés (roman publié en 1852), une traduction absolument magistrale de Moby-Dick, sous la baguette de Philippe Jaworski. Un travail colossal, minutieux, érudit, pétri dans la langue du Grand Ailleurs, la langue puissamment iodée d'un frère américain de Rimbaud. Première surprise: la baleine blanche est devenue un cachalot, et il faudra bien s'y faire, même si Armel Guerne l'avait déjà deviné... Car, selon Jaworski, «ce monstre pourvu de terribles dents est à l'évidence un monstre mâle, ce qui est caractéristique de l'univers de Melville et qui renvoie à l'homosexualité, l'un de ses thèmes récurrents». Autre découverte, plus étonnante: ce Moby-Dick nouvelle mouture devient «le plus grand roman comique américain du XIXe siècle, avec Huckleberry Finn». Et Jaworski d'expliquer que Melville exploitait toutes les formes du genre, de l'humour le plus délicat à la farce rabelaisienne, de la grivoiserie au pastiche et au calembour...

Cette traduction est donc une résurrection. «Giono avait supprimé un dixième du texte, poursuit Jaworski. Il n'aimait pas les phrases longues et il raccourcissait trop souvent celles de Melville. La Pléiade exigeait une version plus fidèle car Moby-Dick est sophistiqué. Ce n'est pas le récit d'un loup de mer, c'est un puissant travail d'écrivain qui brasse la Bible, les références à Shakespeare et à Milton, le sabir anglo-polynésien, le parler des Noirs, mais également un savoir encyclopédique sur la pêche et les cétacés.»

Il ne nous reste donc qu'à replonger dans ce maelström cosmique et métaphysique, dans cette chasse spirituelle où un voleur de feu ne cesse de tutoyer l'infini en traquant, par vent debout, à bord de l'intrépide Pequod, le cachalot satanique qui a dévoré l'une de ses jambes: le capitaine Achab, c'est un Faust armé du rire nietzschéen, un Prométhée aux ailes carbonisées, un Ulysse mutilé qui a échangé son Ithaque contre la promesse d'un inéluctable naufrage. Et qui affronte le gouffre de nos âmes comme un bateau ivre. Portrait: «Tout ce qui affole et torture le plus exquisément, tout ce qui remue la lie des choses, la vérité mêlée de malice, ce qui vous brise les nerfs et vous encroûte le cerveau, toutes les démoniaques machinations de la vie et de la pensée - le mal sous toutes ses formes, pour cet insensé, s'incarnait de manière visible en Moby-Dick et pouvait donc être concrètement attaqué. Il avait amassé sur la bosse blanche du cachalot la somme totale de rage et de haine éprouvées par l'espèce humaine tout entière depuis Adam et, comme si sa poitrine eût été un mortier, il en faisait désormais la cible de cet obus qu'était devenu son cœur brûlant.»

Lire Moby-Dick? Ce n'est pas seulement faire provision d'embruns et de bourlingue. C'est se frotter au roman le plus mythique des lettres américaines. En découvrant, accrochée aux bastingages du Pequod, une humanité foudroyée, aux prises avec ses propres vertiges et avec ses insondables déchirures, sous la gifle des tempêtes.

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