Maître des greffes, Jean Lecoultre tente l'impossible: marier le fluide et le dense. Et il y parvient. En s'épargnant même d'user de trop grands artifices dans le leurre. Autrefois, il lui arrivait de recourir à l'aérographe et à ses jeux d'estompe pour faire pousser de l'herbe sur un bloc de marbre. Et le spectateur n'en croyait pas ses yeux.

A 74 ans, fort de l'assurance de son métier, le peintre vaudois atténue les effets des trompe-l'œil. Sa finesse roublarde lui a appris que les confusions naissent avant tout de l'ébranlement des certitudes. Telles ces perplexités qui s'installent avec le flou des souvenirs, ou par un trouble de la perception ou encore par une incohérence dans une logique attendue. Aussi Lecoultre insinue-t-il le doute en bousculant et en mélangeant les notions.

S'inspirant, par exemple, de photographies anciennes, il traite leur épaisseur historique, leur densité, en n'utilisant qu'un frottis de pastel très mince. Ce qui transforme des sensations très plombées en quelque chose de très mouvant, et qui échappe. Comme une atmosphère, couleur sépia, d'un crime à la Agatha Christie dans l'Orient-Express. Avec, en travers de cela et tranchant comme une lame, l'incrustation d'un plan d'eau, le rouleau d'une vague, la chute d'une cascade; une vision généralement insaisissable, fluide, mais figée ici dans l'instant, emprisonnée dans une peinture acrylique plus épaisse.

Inversions de sensations

Des superpositions avec inversions de sensations donc – l'épaisseur rendue mince, le fluide solidifié –, que l'intitulé de la série, Mémoires d'eaux, convoque non sans ironie. Au nom de tous les fantômes libérés par les thèses controversées du docteur Jacques Benveniste soutenant que l'eau serait capable de conserver le souvenir d'une substance même complètement diluée. Dans ce règne des apparitions fantomatiques, Jean Lecoultre ajoute encore, mais à doses homéopathiques, quelques éléments collés, miroir, pièce métallique, fin grillage, qui viennent greffer du réel, du vrai, sur des apparences de réalité.

Cette multiplication de faux-semblants pourrait brouiller les pistes, faire entendre une cacophonie désagréable. Il n'en est rien. Au contraire, cet assemblage d'interprétations confuses voire discordantes est en constante transformation. C'est une invite à participer. Les mouvements de plans qui s'emmêlent, glissent les uns sur les autres, donnent au spectateur l'impression de pouvoir insérer ses propres visions, fantaisies et explications parmi celles de l'auteur ou d'autres visiteurs. Et en ne mettant plus en avant l'extrême virtuosité de son métier, mais en ouvrant sa peinture aux échanges à plusieurs voix, Jean Lecoultre propose un art véritablement polyphonique.

Jean Lecoultre «Mémoires d'eaux». Galerie Alice Pauli, Port-Franc 9, Lausanne, tél. 021/312 87 62, http://www.galeriealicepauli.ch. Ma-ve 9-12 h 30 et 14-18 h 30, sa 10-12 h 30 et 14-17 h 30. Jusqu'au 20 nov.