PORTRAIT

Mémoire argentique

La photographe vaudoise Hélène Tobler, figure emblématique du «Nouveau Quotidien», a versé aux Archives cantonales vaudoises vingt-cinq années de travail. Une donation qui garantit, en ce lieu, la préservation d’un patrimoine unique

Elle se souvient être née en même temps que la Télévision suisse mais que dans la maison familiale, à Aubonne, le petit écran n’est arrivé que plus tard. Il y avait en revanche, non loin de là, le Rex, salle de cinéma ouverte en 1956, la plus moderne du canton disait-on alors, qui projetait des films en cinémascope. Hélène Tobler passait des heures non pas à voir des films mais à regarder les affiches et les petites photographies, dessous, de scènes de tournage. «C’est mon premier contact avec les images», dit-elle. Une révélation. Très vite, elle veut devenir photographe. Son père, officier instructeur, et sa mère, gouvernante dans l’hôtellerie, jugent «qu’on ne vit pas de cela».

Le baccalauréat en poche, Hélène décroche des petits boulots, amasse un modeste pécule et s’en va seule, sac au dos, appareil photo en bandoulière, découvrir les Etats-Unis. New York puis traversée côte Est-côte Ouest en deux mois par bus. Comme un road-movie avec motels, néons criards, grands espaces et musique de Ry Cooder. Elle dit être allée sur les lieux de ses films et «être peu à peu entrée dans les ordres de la photographie».

«Une donation de mon vivant»

Depuis le 26 janvier, les Archives cantonales vaudoises abritent ses travaux. Et ce jusqu’à la fin de l’année. Photos en grand format sous la voûte d’entrée, des portraits en noir et blanc. Deux cent images sont par ailleurs exposées à l’intérieur du bâtiment. Un échantillon puisque Hélène Tobler a versé à l’institution quelque 100 000 documents. Vingt-cinq années de travail. «Une donation de mon vivant», dit-elle.

Gilbert Coutaz, le directeur des Archives cantonales vaudoises, a jugé qu’il y avait convergence entre sa maison et Hélène Tobler qui se posait la question du devenir de ses images, d’autant que 2018 correspond avec les 20 ans de la fin du Nouveau Quotidien, pour lequel la photographe a beaucoup travaillé et dont elle a défini le style photographique «unique». Une mémoire a été ainsi déposée, sauvegardée, des milliers de tirages argentiques, un pan du patrimoine photographique suisse. «Etre prêt à jeter des tirages parce qu’on les a numérisés revient à jeter des livres parce qu’on possède les textes», prévenait récemment dans Le Temps Gilbert Coutaz.

De Miles Davis à Vaclav Havel

Hélène Tobler dit qu’elle aime être dans la vie, avec les gens, avec ce qui se construit, se déconstruit. Et la beauté, sous toutes ses formes, l’attire, comme cette main osseuse de Miles Davis qu’elle a saisie en 1986 à Montreux. Ses modèles: Margaret Bourke-White, photographe américaine qui dans l’Allemagne vaincue prit des clichés du camp de concentration de Buchenwald, Lee Miller, correspondante de guerre dès 1942 pour l’armée américaine, qui réalisa son autoportrait dans la baignoire personnelle d’Hitler dans son appartement de Munich.

Cette envie alors pour Hélène de partir, d'aller voir plus loin, dit-elle. Elle prend congé de ses employeurs et file à Prague suivre le dramaturge Vaclav Havel, élu en 1989 président de la République fédérale tchèque et slovaque. Hélène reproduit sur place, exactement au même endroit, la célèbre photo de Josef Koudelka qui indique l’heure de l’invasion soviétique en 1968 à Prague. Puis elle entame un long voyage en Inde «pour se confronter à une autre culture, faire face à la violence et la beauté inouïes». La Chine, en compagnie de la journaliste Christine Salvadé, pour témoigner d’un cinéma émergent, et le Bhoutan à la recherche de quelques esquisses photographiques autour de la vie des monastères.

Au cœur du conflit des Balkans

Hélène Tobler «couvre» l’ex-Yougoslavie en guerre dès 1992. Mostar, son vieux pont jeté en 1565 entre Empires ottoman et austro-hongrois. Bombardé et détruit en 1993 par les forces croates pour interrompre la continuité territoriale avec l’ennemi bosniaque. Le Nouveau Quotidien consacre alors deux pages aux photos d’Hélène Tobler. En 1995, après les accords de paix de Dayton, elle prend sa voiture, emmène la journaliste Sonia Zoran, retourne là-bas pour L’Hebdo dresser l’état des lieux à peine pacifiés de ce pays.

Etonnamment, de toutes ses images de guerre, on retient en visitant ses clichés présentés aux Archives cantonales vaudoises celle, saisissante, prise à Moudon en 1991 lors d’un exercice de la protection civile. Une lumière noire, un brouillard dense, des ombres hagardes, un wagon rouillé, des secouristes portant des masques à gaz. Atmosphère d’après-bataille et ce chemin de fer qui mène, croirait-on, à un camp de concentration.

Femme engagée, Hélène Tobler a lancé en 2004 la Veille des femmes, une caravane partie à Lausanne et arrivée à Berne. Femmes de toute la Suisse qui ont raconté leur vie, leurs engagements familiaux, professionnels, artistiques, politiques, religieux, leurs rêves de demain. Hélène Tobler a photographié durant neuf mois 558 veilleuses.


PROFIL

1960: Naissance à Pully.

1980: Traverse seule les Etats-Unis avec son appareil photo.

1992: Premier voyage en ex-Yougoslavie.

2004: Une photo par jour dans la caravane des femmes.

2014: Publication de photographies de plusieurs voyages au Vietnam avec des médecins de Morges (2005-2014).

CITATION

En 1989, à la chute du mur de Berlin, elle photographie Miss Suisse romande. «Ça n’allait pas, cela me semblait futile quand ailleurs quelque chose de très fort se déroulait.»

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