A quatre-vingt-huit ans, Claude Simon vient apporter un nouveau démenti à ceux qui s'obstinent à classer ses livres dans un enfer imprécis où l'on relègue ce qui serait «difficile», «abstrait», «cérébral», bref, illisible. Assimilé avec Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Michel Butor, Robert Pinget, à l'«école» du Nouveau roman, le Prix Nobel 1985 souffre du discrédit qui entache ce mouvement accusé d'avoir tué la narration et le plaisir de la lecture.

Même l'attribution de la récompense suprême n'a pas désarmé les critiques. Enfin un Français recevait le Nobel plus de vingt ans après le refus de Sartre, et voilà que c'était le moins «français» d'entre eux, se lamentait entre autres Angelo Rinaldi, qui avait déjà taxé l'auteur des Géorgiques de «naïveté solennelle, de prétention certaine». Ce sont les universités étrangères, allemandes, anglo-saxonnes, mais aussi celle de Genève, avec Lucien Dällenbach, qui ont fait connaître l'œuvre de Claude Simon. Elle est maintenant traduite en vingt-huit langues.

Les Géorgiques, L'Acacia, La Route des Flandres et toutes ces autres somptueuses constructions romanesques ne sont pas «faciles» au sens d'un récit linéaire, d'une intrigue qu'on pourrait résumer. A «l'écriture d'une aventure», Simon a préféré risquer «l'aventure d'une écriture». Si le lecteur accepte de l'accompagner sur cette voie, il est emporté au cœur de la conscience des personnages, dans «cette permanente série d'actions et de réactions acides, de bases, de sels, ces relais, ces signaux, d'une fantastique complexité et d'une foudroyante rapidité qui font la tristesse, la joie, la mémoire, la parole». Cette chimie rappelle celle qu'opère Nathalie Sarraute, mais quand, chez elle, l'attention se porte sur les signes minuscules que trahit le langage, Claude Simon travaille un magma de formes, de couleurs, de sonorités, une matière épique qui se nourrit d'un substrat «à base de vécu» repris de livre en livre et jusque dans le dernier, ce Tramway venu de l'enfance (lire ci-contre).

Claude Simon vit à l'écart, à Paris et à Salses, dans le Sud-Ouest, où sa famille a des vignes. Il est très discret, donne peu d'entretiens, mais certains éléments de sa vie appartiennent désormais à l'univers de ses lecteurs qui les retrouvent avec bonheur comme des thèmes musicaux.

Le hasard d'une affectation militaire l'a fait naître en 1913 à Tananarive. Son père est mort un an plus tard à Verdun. Dans L'Acacia, on voit trois femmes en deuil, accompagnées d'un garçonnet, s'épuiser à chercher une tombe, un signe du disparu. Sa mère mourra à son tour, une dizaine d'années plus tard, d'un cancer. Après une jeunesse «paresseuse», Claude Simon part pour l'Espagne à vingt-trois ans, mais il constate vite que la guerre civile est perdue d'avance pour les républicains divisés. C'est un des thèmes du Palace. Dans La Guerre des Flandres, il dira l'errance hallucinante des survivants de son régiment de cavalerie pendant la débâcle de 1940. La confusion de ces instants au bord de la mort, le bruit des obus, l'incohérence d'officiers désorientés, la folie du conflit vécu au ras du sol ne cesseront de hanter ses livres.

Par la suite, il se tiendra à l'écart de la politique à une notable exception près: en 1960, il signe le Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie. En 1984, il se rend en URSS à l'invitation de l'Union des écrivains, puis une deuxième fois à un forum en Kirghizie en 1986 avec Arthur Miller, Yachar Kemal, James Baldwin: dans L'Invitation, il fera un récit drôle et amer de cet épisode soviétique. Il ne croit pas trop au pouvoir rédempteur de la littérature: dans La Route des Flandres, devant la destruction de la bibliothèque de Leipzig, un personnage constate l'impuissance des livres à empêcher justement guerres et bombardements.

En 1997, Claude Simon publie un livre audacieux, Le Jardin des Plantes, collage de réminiscences que la typographie fait jouer entre elles, bouleversant la chronologie pour tracer «le portrait d'une mémoire». Une formule qui peut s'appliquer à toute l'œuvre d'un écrivain pour qui Proust est une référence constante. Son écriture est essentiellement sensorielle, visuelle surtout. Il l'explique ainsi: «J'ai vécu durant cinq mois allongé. Avec pour seul théâtre une fenêtre. Quoi? Que faire? Voir (expérience de voyeur), regarder avidement. Et se souvenir. La vue, la lenteur, la mémoire.» Quand il dessine, ce sont des fenêtres ouvertes. Il aborde aussi le monde par le biais de la photographie, obsédé par le désir de tout saisir d'un coup, «comme à la guerre, quand on croit qu'on va mourir dans la minute qui suit».

Pour montrer sans démontrer, il convoque les peintres, Uccello, Piero della Francesca, Claude Lorrain, Picasso, Dubuffet ou encore les centaines de cartes postales du monde entier que collectionnait sa mère. Le cinéma l'a tenté: Le Jardin des Plantes se termine sur un découpage plan par plan d'un épisode de La Route des Flandres. Un récit que par ailleurs il dit avoir «vu» en une fraction de seconde: «Pas l'idée de ce livre mais le livre tout entier.»

«Restait à l'écrire, et c'est cela qui a été terrible», dit-il dans un entretien. Car cette langue puissante, sensuelle et érotique est le résultat d'un travail acharné. Claude Simon aime à parler de l'écriture comme d'un artisanat. Ses plans de travail montrent une approche concrète, qui relève du bricolage et du montage, opérant selon des nécessités de construction. Comme le peintre ou le musicien, l'écrivain cherche «ce qui peut s'harmoniser, jouer, contraster…» en tâtonnant, en suivant «des lois d'assonance et de dissonance» mais sans présupposé théorique.

Cette rigueur modeste a permis l'élaboration de superbes arborescences comme ces Géorgiques qui mêlent l'Histoire à l'histoire individuelle et dont la pulsation restitue ce «grand magma d'émotions» que l'auteur transmet au lecteur qui les reconnaît pour siennes, pour autant qu'il se laisse aller à la puissance de ces longues phrases rythmées et à la beauté des images qu'elles charrient.