SCENE

La mémoire des enfants du paradis

Filmés par la chorégraphe Olga de Soto, huit spectateurs racontent la première du «Jeune homme et la mort» qu'ils ont vue à Paris en juin 1946. Soixante ans après, leurs souvenirs composent un ballet d'ombres.

Les lambeaux de la grâce. Huit hommes et femmes, âgés de 75 à 90 ans, se rappellent la première du Jeune homme et la mort, le 25 juin 1946 à Paris. Soixante ans après, ils ont presque tout oublié. C'est ce qu'on croit. Et puis non. Devant la caméra de la chorégraphe Olga de Soto, l'une revoit la salopette tachée du héros-peintre. L'autre son torse solaire. L'autre encore le désordre de son atelier, un «foutoir».

Et l'histoire, l'argument du ballet? Presque rien. Une femme apparaît. «Une beauté fatale», insiste un vieillard, qui a été journaliste au Temps (quotidien français) avant-guerre, puis responsable des pages spectacles au Monde. Il n'attendait qu'elle, suggère une autre voix. Elle était la jeunesse en feu. Bleu, le feu. Mais c'était la mort en vérité. Là, l'étoffe du drame palpite. Et la grâce n'est plus lambeaux, dans ce spectacle qui touche comme un album de famille soudain animé, où les rides des aïeux s'effaceraient, gommées par l'amour de l'art, l'amour, tout court. Dans Histoires - c'est ainsi qu'Olga de Soto a titré son roman du spectateur - des visages filmés de près disent combien le théâtre de la nuit console des méfaits du jour.

Du Jeune homme et la mort à la Salle des Eaux-Vives à Genève, on ne verra rien. Car là n'est pas l'essentiel. Il suffit de savoir que cette pièce est le fruit du désir et du hasard: un chorégraphe au seuil de tout, Roland Petit, rencontre un danseur qui a fait vœu de voler, Jean Babilée; au milieu, la danseuse Nathalie Philippart, si jeune, si sombre, une énigme; au milieu aussi, Jean Cocteau qui écrit comme il rêve, clair et mélancolique. Cette tribu-là compose son poème dans le Paris libéré à l'été 1944 par de Gaulle. Elle ignore encore sa musique. Jusqu'au lever de rideau, elle ne saura pas. Au dernier moment, Roland Petit choisira Bach et ses Passacaglia. Une pluie de lune pour aller vers l'abîme. Tout ça, c'est ce qu'ont vu au Théâtre des Champs-Elysées les spectateurs retrouvés par Olga de Soto.

A l'origine d'Histoires, un festival lisboète. Il propose à l'artiste de rendre hommage au Jeune homme et la mort. Et elle, qui s'intéresse à la mémoire des danseurs, décide d'entrouvrir celle du public. Elle a cette idée à la Paul Auster: rechercher les rescapés de la première. Elle appelle le Théâtre des Champs-Elysées. Pas d'archives. Elle dépouille tous les programmes des pièces de Cocteau, pour retrouver des noms de spectateurs potentiels. La plupart de ceux qu'elle contacte sont morts. Elle passe une annonce dans Le Figaro, Ouest France et Le Monde. Le jour de la parution, à 9 heures du matin, une femme en larmes appelle. D'autres suivent. L'une mourra avant l'interview à 102 ans. Une autre perdra la mémoire. Tous les autres ont tenu.

Que racontent-ils alors de si précieux? Que le théâtre révèle la vie. Qu'il est notre mémoire. Boîte noire. Qu'il est ce lieu où on trouve les ressources pour affronter les deuils. Ainsi cette femme qui se souvient avoir vu Le Jeune homme et la mort après le décès de son enfant et de sa mère. Ainsi encore cet homme qui parle de la joie d'aller au spectacle, du privilège de s'oublier et de s'élargir, de se sentir capable de dire les choses qui font peur, la mort, parce qu'on ne s'y résout jamais. Mais, eux, justement, ils l'ont apprivoisée. Parce qu'ils l'ont fréquentée de près au printemps de leur vie: l'une était la plus jeune ambulancière de France, l'autre a été soldat, l'autre encore a attendu son mari, captif de la Gestapo.

Histoire(s) est un palimpseste. A la surface, à demi effacée, la trame du Jeune homme et la mort, la Tour Eiffel qui se dresse en apothéose, lorsque le décor s'ouvre sur Paris. Mais plus Olga de Soto gratte, plus le livre parle d'autre chose. L'époque. Une jeunesse et la mort. Le désir surtout à chaque fois réactivé de se perdre dans la toile d'un poète. Le privilège d'être plus aimant lorsque la lumière revient.

Il se pourrait donc que l'art donne la force de marcher sur les ruines. C'est la leçon de ces enfants du paradis. Jamais ils ne pontifient. Parfois, ils se taisent. A la fin du Jeune homme et la mort, raconte l'un d'eux, il y eut un silence. Comme si chacun faisait «chut». C'est toujours comme ça, les romans qui brûlent: quand leur chute survient, on n'a plus de mots. Plus tard, ils galopent en nous, c'est une folie. Ils composent nos légendes intérieures. Elles sont notre insolence quand la solitude nous accable.

Histoire(s), Genève, Salle des Eaux-Vives, rue des Eaux-Vives 82-84, sa 31 et di 1er avril (loc. 022/320 06 06).

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