Livres

Mémoire grise et magie blanche en Roumanie

Avec «Le bûcher», György Dragomán nous emmène dans son pays natal au lendemain de la mort de Ceausescu. Au travers des yeux d’une orpheline adoptée par une grand-mère étrange, les secrets et les traumas se révèlent

Pour apprécier l’univers enchanté de György Dragomán, il faut savoir lâcher prise et se laisser bercer par un imaginaire d’une redoutable et déroutante fraîcheur. Avec cet écrivain singulier, la farine, les pierres, les tissus et la plupart des objets familiers sont porteurs d’une vérité qui s’enracine bien au-delà du visible. Le bûcher, son nouveau roman, est un livre-monde, un de ces livres qui impriment dans notre regard la possibilité d’une sensibilité nouvelle. Avec justesse et sans pathos, le roman revisite et rebrasse les multiples couches de l’histoire roumaine du XXe siècle, ses humiliations et ses douleurs, mais aussi ses richesses. Un livre littéralement envoûtant.

György Dragomán est né en 1973 à Târgu Mureș dans l’importante minorité hongroise de Transylvanie. En 1988, il émigre avec sa famille en Hongrie et vit aujourd’hui à Budapest où, parallèlement à son activité de romancier, il traduit en hongrois des auteurs britanniques tels que Beckett ou James Joyce. Publié en 2009 par Gallimard, Le roi blanc, son deuxième roman, révélait au public francophone son immense talent. Lauréat des Prix Sándor Márai et Jan Michalski, ce livre nous emmenait dans la Roumanie des années 1980. Le bûcher nous donne rendez-vous quelques années plus tard, au lendemain de la chute de Ceausescu.

Billets de banque flambés

Ce bouleversement, l’auteur choisit de l’évoquer à travers le regard lucide mais décalé d’Emma, 13 ans. C’est elle qui raconte et dit «je». Après la mort accidentelle de ses parents, elle vit dans un orphelinat où depuis le 1er janvier, comme partout ailleurs, la photo du «camarade général» a disparu. C’est là qu’une inconnue, qui se prétend sa grand-mère, vient la chercher. Emma accepte de la suivre et découvre très vite que cette femme, veuve depuis peu, est tout sauf ordinaire.

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Elle trace d’étranges signes sur la main de sa petite-fille, fait flamber des billets de banque sans même les toucher et entretient avec les choses les plus banales un lien quasi magique. Avec elle, même la fabrication d’un strudel aux cerises devient un ballet rituel. «Elle me demande de faire exactement comme elle, raconte Emma, comme si je me regardais dans un miroir. Elle glisse la main sous la pâte et commence à tirer. Je prends la pâte et la tire moi aussi vers moi. Elle fait un pas sur le côté, je fais moi aussi un pas, lentement, nous faisons le tour de la table en tirant sur la pâte, elle est de plus en plus fine, nous continuons à tourner, je commence à entrevoir mes deux mains sous la pâte, nous tirons, tirons, encore et encore.»

Secrets et transmission

La grand-mère prévient sa petite-fille qu’elle ne doit, sous aucun prétexte, s’approcher de la remise à bois du jardin. Une interdiction à laquelle Emma, on s’en doute, va passer outre, d’autant qu’on y entend quelqu’un pleurer. Elle n’y découvre toutefois qu’une poupée en chiffon dont le corps en laine est transpercé de deux grandes aiguilles à tricoter. La vieille dame lui raconte alors le destin tragique de l’amie juive qu’elle avait cachée là, avec quelques-uns de ses proches. Un secret, parmi d’autres. Car ils pullulent dans cette société qui s’est forgée à l’ère du soupçon.

Ces non-dits, la grand-mère leur redonne corps et âme en évoquant sa propre vie, ses souvenirs. Des textes en italique, écrits à la deuxième personne, et qui permettent à la jeune orpheline Emma d’acquérir une mémoire, de se doter d’un passé. Très habilement, par petites touches précises et maîtrisées, le récit prend ainsi peu à peu la forme d’un grand arbre dont chaque feuille reflète une part de vérité.

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Infiniment subtil et complexe, évoquant également par de nombreuses métaphores le travail même de l’écriture, Le bûcher fait le portrait d’une Roumanie intimement blessée, où les oppressés d’hier sont prêts à s’allier pour désigner de nouvelles victimes, mais où résister reste néanmoins possible.


György Dragomán, «Le bûcher», traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Gallimard, 528 p.

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