«Ma mémoireest plus grecque que française»

Vassilis Alexakis signe «La Clarinette», un roman qui dit la Grèce en crise et le départ d’un ami. Vagabond et consolant

Genre: Roman
Qui ? Vassilis Alexakis
Titre: La Clarinette
Chez qui ? Seuil, 360 p.

Sur un air de «Clarinette» – c’est le titre de son dernier roman –, Vassilis Alexakis, qui navigue depuis toujours entre deux mondes, et deux langues, le grec et le français, converse avec «une foule de fantômes bienveillants». Au premier rang desquels, Jean-Marc Roberts, le patron de Stock, son éditeur et ami, disparu le 25 mars 2013, le jour même de la Fête nationale grecque.

La Clarinette est le roman d’un possible retour en Grèce, d’un éventuel départ de Paris, «faux conte de fées», en tout cas – comme le dit malicieusement l’auteur –, et jeux de mémoire. C’est le roman d’une mémoire grecque en France et d’une mémoire à fabriquer, celle de Paris, que l’auteur va peut-être quitter. C’est le roman de deux déchirures. Vassilis Alexakis y dit, en enquêteur empathique, le désastre grec, l’appauvrissement dramatique, les tensions sociales toujours plus vives; mais il raconte aussi la perte de l’ami, les derniers mois, jours de maladie mais aussi de poésie, d’attention au monde, d’humour et de partage.

Vassilis Alexakis met toujours en scène un narrateur qui lui ressemble, qui se joue du réel et de la fiction, rencontre des géants, comme celui de Brive, et des clochards, comme ceux d’Athènes. A sa manière vagabonde, le romancier tend des cordes des rues d’Athènes à celels de Paris, des guirlandes des îles grecques jusqu’à la tour Eiffel, et il écrit, et il danse, avec élégance et un sens rare du burlesque, un dernier tango ou un lent zeïbekiko.

Samedi Culturel: Votre manière de jouer entre romanesque et réel rend curieux. Avez-vous décidé de rentrer en Grèce, comme vous le dites dans «La Clarinette»?

Vassilis Alexakis: Avec L’Enfant grec , mon livre précédent – qui est une déambulation dans le jardin du Luxembourg, après une grosse opération à la jambe, où je retrouve les personnages du roman français, où je descends dans les catacombes de Paris, etc. –, j’avais déjà l’impression d’aller vers une fin. C’est bien de conclure mes aventures parisiennes par une promenade dans ce jardin magnifique et très romanesque, me disais-je.

«La Clarinette» aussi est une fin?

Avec La Clarinette, je pensais faire un livre sur la Grèce et sur la mémoire. Or ma mémoire est bien plus grecque que française puisque j’ai surtout vécu en France. J’ai toujours été présent en Grèce grâce à ma mémoire. Pour les immigrés, la mémoire a un poids autrement plus important, n’est-ce pas? Parler de la Grèce et de la mémoire, c’était le même sujet et ça me ramenait encore en Grèce. C’est là-dessus que Jean-Marc a un cancer, et que je me suis dit: il faut rester.

Vous n’êtes donc pas parti?

Curieusement, sa disparition m’a retenu à Paris, peut-être encore plus que sa présence. Je serais peut-être parti plus facilement à Athènes s’il avait toujours été en vie. Il est possible que sa présence ait été aussi la mienne à Paris. Que je sois là ou ailleurs n’avait pas trop d’importance tant qu’il était à Paris. Depuis qu’il n’y est plus, j’ai senti que je devais y être davantage.

Vous pouvez vivre un peu à Paris, un peu à Athènes?

Je le fais. Mais vous savez, tout ce que j’éprouve soulève un doute chez moi. Parce que j’en vois toujours l’intérêt romanesque. Il est possible que je croie éprouver des choses juste parce qu’elles sont intéressantes sur le plan du roman. L’idée de quitter Paris m’a fait songer à la dernière promenade – celle que je raconte dans La Clarinette – que je ferais dans Paris si j’en partais. Cela m’a paru une idée si bonne que je me suis dit qu’il valait la peine de croire que j’allais partir, juste pour raconter cette promenade. Il y a une ambiguïté dans ma vie due à mon métier de romancier.

Un de vos personnages dit qu’en Grèce on a besoin de vous…

J’ai été absent de Grèce. Je n’ai vécu que quelques mois sous la dictature des colonels et je suis parti. Ça me pèse. J’en ai parlé dans un livre: Paris-Athènes (1989). Je me suis senti un peu coupable dans le Paris joyeux de l’après-Mai 68; coupable d’être dans un pays qui me donnait envie d’écrire et me laissait la liberté de le faire, tandis que j’étais absent de Grèce. Je me dis, aujourd’hui que la Grèce a de nouveau des difficultés, je ne veux pas en être absent.

Vous avez été candidat pour le Front radical de gauche en 2009, aux élections européennes?

Oui. A une époque où ils n’avaient pas une grande audience. Pour les soutenir, par sympathie. J’ai aussi été candidat à la mairie d’Athènes avec Alexis Tsipras: c’était son baptême d’homme politique. Aujourd’hui, tout a changé. Soutenir Syriza, c’est réclamer un poste de ministre et ce n’est pas mon truc. Savez-vous qu’il y a un jeu de mots dans «Syriza»? Syriza, c’est les initiales du Front radical de gauche, mais, en grec, syriza veut dire «à la racine»…

Etes-vous heureux de leur victoire?

Très heureux. Tout ce qui s’est passé en Grèce depuis des années était très antidémocratique. Qu’on dépêche des espèces de comptables pour gérer le pays, des gens qu’on ne voit jamais, c’est humiliant. Aucun pays n’aimerait ça. L’Europe a tendance à faire abstraction du jugement populaire. Toutes ces mesures d’austérité n’ont pas servi à grand-chose. Elles ont aggravé la situation. On n’a misé que sur la réduction des salaires et des retraites. Or comment l’Europe peut-elle penser que la Grèce pourra rembourser ses dettes sans développement économique? Il y a aussi une dimension morale dans tout cela: on pense qu’il faut sanctionner les Grecs. Ils ont fait des bêtises, bien entendu. Mais la morale ne suffit pas, il faut des projets, il faut autre chose!

Dans votre livre, vous convoquez une belle figure grecque, Périclès, qui prêche la compassion envers les pauvres et l’accueil des étrangers…

Oui, dans son discours après la guerre du Péloponnèse. Je me suis rendu compte que tout le livre tourne autour du cimetière antique d’Athènes où Périclès a prononcé ce discours. C’est ce cimetière qui me permet de traiter mes deux sujets, le drame grec et la fin de Jean-Marc. J’ai découvert ce lieu grâce au livre. Les Grecs le connaissent peu. On y voit quatre touristes. C’est une espèce de parc énorme et vide au cœur de la ville. Il est entouré de migrants, de gens sans domicile et je l’ai découvert en enquêtant sur l’état de la Grèce. Le contraste est saisissant entre la ville accueillante de Périclès – qui se flattait d’attirer des étrangers – et la situation présente. Je n’avais pas relu ce discours depuis l’école.

C’est un discours oublié en Grèce?

Le drame de la Grèce, c’est qu’elle n’a pas profité de l’Antiquité, de son Antiquité à elle. Tout le monde a profité en Europe de la philosophie grecque, de la démocratie, etc. Les pays d’Europe occidentale ont évolué, en partie, grâce aux maîtres à penser grecs. Le seul pays où ça n’a pas marché, c’est la Grèce. L’Eglise est un obstacle que nous ne sommes jamais parvenus à surmonter. Il n’y a eu en Grèce ni Renaissance, ni siècle des Lumières, ni rien.

Avez-vous écrit ce livre en français ou en grec?

J’avais commencé en grec, parce que je pensais parler de la Grèce, mais j’ai continué en français puisque je m’adressais à Jean-Marc. J’écris mes livres en version originale. L’Enfant grec, qui se passe à Paris, a été écrit en français, par exemple. La Clarinette a eu toutefois cette particularité que j’y ai travaillé dans deux langues. Les interviews que j’ai faites en Grèce, tous mes contacts, toutes mes notes sont en grec, mais comme la réalité m’imposait d’en parler à Jean-Marc, j’ai commencé en grec et poursuivi en français. Maintenant, je suis en train de le traduire en grec, ce qui n’est pas une mince affaire…

Les blondes deviennent brunes…

Vous avez remarqué! Une fille quelconque en France, c’est plutôt «une petite blonde» – comme on dit avec un peu de condescendance. En grec, «une petite blonde» devient tout de suite intéressante. Elle ne peut donc être qu’une «petite brune»…

Avez-vous trouvé commenttraduire «xénitia», qui désigne «à la fois le pays où l’on émigre et le malheur qu’on y ressent» ?

Non. Mais c’est le mot nostalgie qui serait le plus proche. Et c’est un mot suisse. Un médecin suisse* a observé que les gardes suisses du Vatican éprouvaient un sentiment de tristesse particulier. Il a remarqué que cette tristesse disparaissait lorsqu’ils étaient de retour au pays et qu’ils entendaient les cloches des vaches suisses; la guérison, c’était le bruit des cloches! Alors ce médecin a fabriqué un mot grec – qui n’existait pas en grec – en utilisant notos et algos. «Nostalgie» est un mot suisse avec deux termes grecs. Je milite d’ailleurs pour qu’une rue d’Athènes soit attribuée à ce monsieur…

*Joannes Hofer (1669-1752)

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Vassilis Alexakis

«La Clarinette»

«L’écriture possède sa propre version des faits. Elle s’arrête sur des détails apparemment sans importance»