Théâtre

Mémoire vive de la scène, Georges Banu célèbre les acteurs insoumis

Arpenteur des scènes du monde, le grand critique salue les acteurs qui escortent ses nuits depuis quarante ans dans «Les Voyages du comédien», livre enchanteur et mélancolique

Au moment où vous lisez ces lignes, Georges Banu arpente une plage normande. Il se sent comme l’écume des vagues, passager. Il se repose du théâtre sur lequel il veille comme le hibou sur sa forêt, chroniquant depuis quarante ans ses splendeurs et ses leurres. C’est qu’il y trouve la vie qui ne prospère pas ailleurs, dilatée en toiles et en étoffe, en chair et en tirades. Parfois, il a des accès de bonheur tels qu’il contrevient aux usages, comme ce soir lointain où il applaudit, seul, en plein milieu de la représentation, l’acteur Redjep Mitrovitsa, éblouissant dans ­Hernani monté par Antoine Vitez.

Au moment où vous lisez ces lignes, Georges Banu s’est peut-être assoupi un instant, après un whisky, lui qui professe le repos – il en a fait l’éloge dans un joli livre publié aux Solitaires intempestifs. Il est plus probable qu’il écrive sur la dernière édition du Festival d’Avignon, où il a tout vu, comme toujours, en insatiable. Le théâtre est la nuit qu’il s’est choisie au cœur des années 1960, dans sa Roumanie natale alors sanglée par le communisme, quand ce fils de médecin s’imagine acteur. Il y règne aujourd’hui en mémorialiste, offrant au lecteur des livres aussi lumineux qu’érudits, à l’image de son dernier, Les Voyages du comédien, éloge de l’acteur ­insoumis, de «l’acteur plus qu’acteur».

L’art de passer aux aveux

Cet essai, c’est justement l’occasion de retrouver le «passeur» à Avignon. Ce titre-là, si souvent usurpé, lui revient de plein droit. Georges Banu tient le flambeau du théâtre, il en transmet l’ardeur. Sous les platanes de l’Hôtel d’Europe, où Napoléon s’est arrêté jadis, le professeur tout juste retraité de la Sorbonne commande un verre de chardonnay. Pourquoi avoir tant attendu pour rendre justice aux interprètes? «Dans les années 1960, à l’époque où j’ai commencé à m’intéresser au théâtre, les metteurs en scène monopolisaient notre attention, qu’ils s’appellent Jean Vilar, Patrice Chéreau, Kantor. J’étais sensible à la puissance d’un dispositif, à sa capacité à produire un sens, mais assez peu aux acteurs. Aujourd’hui, ce sont eux qui happent mon regard, en particulier ceux que j’appelle les insoumis.»

L’insoumis, explique Georges Banu dans son ouvrage, ne se confond pas avec la star, accaparant à elle seule les faveurs de la foule. Il ne se confond pas non plus avec le révolté, celui qui ferait de la scène la tribune de sa fureur. Il affirme au contraire le cadre, la règle du jeu, mais il la met sous tension, voire la déborde, par une diction insolite, une gestuelle décalée, un accent étranger, autant de façons d’introduire la faille dans l’ordonnance du cérémonial, de signaler, au-delà du rôle, un arrière-pays qui appartient en propre à l’interprète, ailleurs que la représentation n’étouffe pas, mais révèle.

Le casting de ce gotha? Pas Michel Bouquet, par exemple, exécutant magnifique, mais au service absolu de sa partition. Non, ceux que l’essayiste distingue jouent dans les plis du texte leur histoire, en miettes ou en lambeaux. Ils font aveu d’un exil, d’une blessure, aveu tremblé qui esquisse une scène secrète. «Acteur plus qu’acteur», dit Georges Banu. Ainsi le Polonais Ryszard Cieslak, sublime de beauté décharnée dans Le Prince constant, ce spectacle-étendard signé Jerzy Grotowski en 1965; ou encore ­Redjep Mitrovitsa, androgyne à la folie dans Lorenzaccio; mais aussi le Japonais Kazuo Ohno ressuscitant la danseuse Argentina, la passion de sa jeunesse.

Le captif amoureux

Cette généalogie imaginaire a sa cohérence. Elle affirme une éthique de l’acteur, où le singulier doit tout au pluriel, c’est-à-dire à une communauté. L’insoumis est unique, mais pas solitaire, parce qu’il est partie prenante d’une aventure, celle d’une troupe – Sotigui Kouyaté au service de Peter Brook; ou parce qu’il s’accomplit dans un face-à-face avec un metteur en scène. Ce qui fait la force de ces pages, ce n’est pas seulement d’inventorier des éclats de grâce, mais de définir un art de voir, c’est-à-dire de témoigner. Si Georges Banu écrit, confesse-t-il, c’est que ces comédiens flottant entre les feux de la fiction et les ombres de la vie attisent son désir d’éclairer, de capter par les mots ce qui se dérobe, de servir de caisse de résonance. Aimer, c’est être l’écho de l’aimé(e).

Les Voyages du comédien peut ainsi se lire comme une histoire de l’acteur, mais aussi comme une épopée autobiographique, avec en bordure l’aveu d’une fatigue. Comme Mallarmé, le chroniqueur peut dire qu’«il a vu les spectacles du monde». Mais il retourne dans les salles obscures, de crainte de manquer un prodige. Et quand il renonce au transport du soir, il dialogue avec Brighella, Pantalone, des marionnettes qui peuplent son appartement parisien. Il imagine des pièces, ressuscite des fantômes, se souvient de Ryszard Cieslak, incarnant dans Le Prince constant la résistance du peuple polonais à l’oppression soviétique; Cieslak qu’il croise un jour, des années après sa splendeur, à la sortie d’une auberge en Italie, «tête soûle sur main noueuse», et dans cette posture de Christ fatigué, c’est le Prince constant qu’il voit encore. «A la maison, la statue du Christ fatigué que je regarde souvent ne parle jamais du fils de Dieu, mais toujours du Prince constant et de l’acteur égaré de Santarcangelo. Elle est le double de Cieslak. De l’acteur insoumis entièrement accompli. Et moi, je l’ai connu, approché, pleuré. L’acteur-héros de ma vie.»

Sous les arbres de l’Hôtel d’Europe – une adresse parfaite pour un cosmopolite –, il raconte pourquoi il n’est pas devenu acteur: au Conservatoire, ses «r» tellement constitutifs du roumain manquent de force, son corps bégaie, l’aisance le fuit, lui qui se voyait flamboyer en prince. Le seul rôle où il brille est celui de Chérubin, le page amoureux. Aucun regret dans sa bouche. D’une scène qui l’a éconduit, il s’est fait le porte-mémoire. Il mesure la grandeur du ministère, sa part tragique aussi: la chambre d’écho qu’il est disparaîtra avec lui; la fatalité du théâtre veut qu’il ne reste que sa légende, «car qui peut dire exactement comment Louis Jouvet jouait»? Mais les captations? «Elles sont comme les ruines d’un temple, ­elles rappellent le culte, mais elles ne ressuscitent pas la ferveur.»

L’écrivain est à l’image des acteurs qu’il réunit dans son livre comme on rassemble sa famille: il a inventé au cœur du rituel sa voix, privilégiant le détail plutôt que l’ensemble, préférant l’accident au discours totalisant. Quand un spectacle ronronne, il s’endort. Et dans ce baisser de rideau provisoire, il y a l’affirmation d’une liberté. Le spectateur insoumis, c’est lui, au fond.

Les Voyages du comédien, Gallimard, 2012, 190 p.

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