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Les «Mémoires ébouriffées» de Laurence Deonna

Les souvenirs de toute une vie, dont plus de trente ans de reportages. Plus de 400 pages savoureuses, grouillantes d’histoires et d’anecdotes

«J’ai eu une sorte de coup de foudre au Moyen-Orient»

Publication Dans «Mémoires ébouriffées», Laurence Deonna livre les souvenirs de toute une vie, dont trente ans de reportages

Plus de 400 pages savoureuses, grouillantes d’histoires et d’anecdotes

Evoquant ses voyages au Libanet en Syrie, elle explique dansune interview sa passion pour la région du Levant

Personnalité atypique, Laurence Deonna s’est lancée dans le reportage sur un coup de sang. A la trentaine, en 1967, cette Genevoise a sauté comme un diable de sa boîte d’une vie de bourgeoise accomplie dans une vie de reporter dangereuse et mouvementée, choisissant les endroits les plus chauds, avec une prédilection marquée pour le Moyen-Orient. Un destin hors norme et une parole libre répandue dans plusieurs centaines de reportages pour le Journal de Genève , The Jerusalem Post , Il Manifesto , Le Monde diplomatique , notamment, ou encore, pendant quelques années, pour l’agence de presse romaine tiers-mondiste Inter Press Service . Dans douze livres encore, dont certains traduits en plusieurs langues. Plutôt que de résumer ses irrésumables mémoires, nous avons préféré bavarder un instant avec elle.

Le Temps: Quand vous parcouriez le monde, perceviez-vous le danger du fanatisme islamiste comme une chose possible, un danger latent?

Laurence Deonna : Alors qu’en 1982 je me trouvais en Afghanistan, sous occupation soviétique, j’avais rencontré un jeune Afghan de la résistance. Il ne parlait pas de l’Irakien Saddam Hussein comme d’un dictateur, mais comme d’un infâme mécréant, alors qu’il tenait pour modèle l’imam Khomeiny et sa révolution islamique en Iran. Je me suis sentie mal à l’aise. C’était un fanatique. Raconter ça à mon retour aurait été quasiment irrecevable, même pour les rédactions les plus sérieuses. L’Occident voyait les choses ainsi: un résistant afghan ne pouvait être qu’un héros car il luttait contre le communisme.

– Vous racontez comment vous êtes partie de Beyrouth en 1967 après la guerre des Six-Jours, pour votre premier reportage, et comment vous avez réussi à entrer en Syrie, pays vaincu par Israël et alors totalement refermé sur lui-même… Vous ne connaissiez rien du Moyen-Orient et vous voici revenant avec des scoops qui lancent votre carrière! Tout cela paraît presque incroyable…

– Non, je n’y connaissais rien… [rires], mais alors rien du tout! Je voulais vivre intensément, quitter la vie que je menais à Genève en tant qu’assistante du célèbre galeriste Jan Krugier. Sur ces tableaux valant des fortunes… je ne voyais plus que des billets de banque! Dès que j’ai atterri au Moyen-Orient, j’ai eu une sorte de coup de foudre et je me suis passionnée pour cette région. Le soleil. Le désert. Et cette poésie qu’on y trouvait encore à cette époque, alors que tout devenait plus rationnellement implacable en Occident.

– Lorsque votre premier reportage est paru dans le «Journal de Genève», en 1967, votre père figurait encore dans le conseil d’administration. Dans ce livre, vous évoquez pour la première fois sa figure.

– Ne croyez pas que sa position a représenté une facilité pour moi. Dans une telle situation, les bons calvinistes auraient plutôt tendance à rendre les choses plus difficiles encore pour ne pas être soupçonnés de favoritisme. Mais là, je revenais de Syrie, pays alors inaccessible aux journalistes, je tenais un véritable scoop.

– Vous venez d’une famille de la haute bourgeoisie genevoise. Vous en parlez avec franchise, à la fois critique et comme attendrie.

– J’ai grandi dans la campagne genevoise, notamment à la Gara, à Jussy, une propriété à la frontière, dont une partie des bois se situait sur territoire français. Ce lieu a marqué mon enfance, pendant les années de guerre surtout. Plus tard, j’ai appris que mon père, comme d’autres, avait aidé à faire passer des clandestins.

– Votre père a été conseiller national libéral de 1948 à 1951, puis de 1963 à sa mort accidentelle en 1972. Vous en parlez avec beaucoup de respect.

– C’était un homme complexe, avec des côtés inattendus, comme le fait d’être médium… Un libéral dans le véritable sens du terme, une personnalité tolérante. Lorsqu’il a reçu des téléphones à la limite de la menace, à la suite de la publication de mes premiers reportages en Palestine, car j’y donnais la parole à l’OLP à une époque ou presque personne ne connaissait cette organisation, il n’a pas paniqué et m’a soutenue.

– Votre rébellion était de type féministe. Dans cette perspective, il est un peu étonnant que vous vous vantiez presque de n’avoir pas fait de longues études…

– Mais je n’avais aucune envie de faire des études! Mon père a tout de même insisté pour que j’obtienne un diplôme de secrétaire, métier typiquement féminin, n’est-ce pas, car-on-ne-sait-jamais-ce-que-la-vie-vous-réserve… Ma mère était plus traditionnelle. Quant à moi, j’ai vite compris que pour s’ouvrir les portes du monde, toc, toc, toc, il fallait avoir un battant entre les jambes… Je m’indignais: «Pourquoi Franzi, le palefrenier, qui ne sait ni lire ni écrire, peut voter, lui, alors que maman, qui est si cultivée, n’en a pas le droit?»

– Votre université à vous, c’était les rencontres?

– J’ai beaucoup appris de cette manière. Pour moi, la réalité passe par les gens. En les écoutant, on prend le pouls d’un pays. On sent les battements de son cœur. C’est sans doute grâce à cette approche que, sans me vanter, je ne me suis quasiment jamais trompée dans mes prévisions. Dès la première minute, j’ai par exemple senti que ce fameux jasmin des révolutions arabes se fanerait rapidement.

Mémoires ébouriffées, L’Aire, 445 pages.

Laurence Deonna dédicacera son livre samedi à la librairie Payot à Lausanne, de 14h à 18h.

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