«Un artiste sans générosité est un faux artiste. Aujourd'hui, j'écris un livre. Ça me changera de ceux qui écrivent sur moi des bouquins qui racontent des vies que je n'ai pas vécues […], des musiques que je n'ai pas écrites et des chansons que je n'ai jamais chantées.» On n'est jamais mieux servi que par soi-même s'est dit Michel Polnareff du haut de sa soixantaine alerte, persuadé par les messages déposés sur son site internet qu'il manquait à «[son] public» francophone. Depuis sa retraite californienne, celui qui a connu le succès instantané en 1966 avec «La poupée qui fait non» au creux de la vague yé-yé livre donc ses mémoires courtes, Polnareff par Polnareff, en 280 pages de gros caractères. Pour satisfaire sans doute aussi les «bigleux» qui n'ont pas eu la chance comme lui de s'offrir une opération des deux cataractes.

Annoncé à grand bruit en septembre par le biais de photos dénudées publiées par Paris-Match et rappelant les fesses affichées dans tout Paris pour sa «PolnaRevolution» de 1972 à l'Olympia, l'ouvrage du provocateur laisse sur sa faim. Seules quelques anecdotes complètent le parcours archi-connu et mythifié d'un musicien de formation classique qui ne voulait «pas faire ce métier de chanteur» et aurait préféré «seulement être compositeur». Et qui, après une enfance déjà «très dure» faite de «dix heures de piano par jour», de solfège intense et de l'autoritarisme exercé à coups de ceinturo de son père Leo Poll (compositeur pour Piaf et et les Compagnons de la chanson notamment), aura surtout connu solitude et souffrance. Deux inconvénients majeurs de sa propulsion éclair dans le show-biz auquel le chétif et timide jeune homme de 22 ans, au visage d'ange flanqué d'une frange et rappelant Françoise Sagan, n'était pas préparé. Tout comme l'auteur anticonformiste de «Je suis un homme» n'était pas prédisposé à vivre l'escroquerie ruineuse de son comptable qui l'a contraint à l'exil «états-unien» il y a trente ans. Un chapitre qui «a coûté vingt ans de ma vie et me coûte encore.» De la célébrité de Polnareff à l'anonymat de Michel via les mers et un aller simple pour New York à bord du France, il plonge dans le temps des regrets et de la convalescence morale.

Ecrite avec la caution «historique» du critique rock Philippe Manœuvre, l'autobiographie annonce aussi pour l'énième fois le retour discographique et scénique (2005?) d'un Polnareff devenu au fil des ans l'Arlésienne de l'histoire de la chanson. Depuis Kama-Sutra en 1989, le chevelu frisé-décoloré serti de lunettes blanches en plastique promues marque de fabrique n'a publié aucun album original. Seule la chanson «Je rêve d'un monde» écrite il y a cinq ans a rompu le silence d'un mélodiste aussi hors pair que perfectionniste. Polnareff, classé parmi les plus grands freaks de la pop française, revient ainsi sur ses dépressions à répétition. Il s'en souvient bien mieux que les premières tournées en première partie de Claude François ou des Beach Boys qui ont suivi la succession de ses tubes initiaux: «Love me, please love me», «Le bal des Lazes», «On ira tous au paradis». «Ce sont mes années d'esclavage», assène Polnareff. «En réalité, chaque disque était un fléau, chaque tournée un calvaire. Mais il fallait que ça paraisse facile […] Les artistes doivent sentir la paillette, pas la sueur.»

Ses copains beatniks du Sacré-Cœur avec lesquels il jouait de la guitare et partageait l'argent de sa collecte avant la célébrité le considèrent soudain «comme snob». Polnareff: «Du jour au lendemain, je découvre la solitude. Pour moi, la rue c'est fini.» Cette deuxième blessure, après celle des «18 ans de merde» passés au domicile familial malgré une maman adorable et attentive, l'a durablement marquée. Quand Polnareff va s'encanailler à Fontenay, village de Seine-et-Marne, en prenant «une chambre au-dessus du bar-tabac», il cherche à renouer avec ses racines françaises, à «se refaire Montmartre». Pour se ressourcer après l'échec de son album Incognito. C'est là que naît «Goodbye Marylou» sur un clavier Casio à la fin des années 80. Une chanson qui fait dire à Polnareff: «Quand tu écris quelque chose d'exceptionnel, tu le sais immédiatement.» La modestie fait partie du personnage.

Cette période bain populaire où il «apprend notamment à boire» précède celle plus monacale mais tout aussi alcoolisée de 800 jours passée au Royal Monceau. La période «bleue» d'un Polnareff «en création» aussi autiste que proche de la cécité, qui fait des allers-retours entre sa suite payée par Sony et le bar du palace, l'Aquarius. En naîtra Kama Sutra. En ressortira aussi un Polnareff méconnaissable, boursouflé et barbu tel un ermite fou. Mais résolu à redevenir «voyeur» puisque c'est là, dans un noir absolu, qu'il prend la douloureuse décision de se faire opérer des yeux.

Désormais non fumeur et accro des salles de musculation, Polnereff s'interroge dans son livre: «A part Eminem, que s'est-il passé de révolutionnaire au cours de ses vingt dernières années? Peu de chose.» Faut-il comprendre que seule sa sainteté body-buildée Michel Polnareff est capable de faire souffler un vent musical novateur? Au vu des nombreuses bluettes qui jalonnent son répertoire, on est en droit de douter.

Polnareff par Polnareff, de Michel Polnareff avec Philippe Manoeuvre (Grasset); Polnareff Mania: Hommage d'un fan à une icône, de Christophe Lauga. Préface de Yann Moix (Eds Scali)