Le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul ne se regarde pas, il se vit. Face à ses films, il faut accepter de s’abandonner, laisser son imagination flotter. Et il faut écouter, tendre l’oreille vers le silence et les bruits environnants de la nature. Les films du Thaïlandais ne proposent pas des récits linéaires, ils sont de véritables expériences sensorielles. Avec Tropical Malady, dont la deuxième partie se déroule entièrement dans la jungle, sans parole, le cinéaste et artiste signait en 2004 un très grand film sur la quête de soi et le rapport à notre animalité. Avec Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, il remportait en 2010 la Palme d’or cannoise avec un conte philosophique sur la vie, la mort et la réincarnation. Il nous disait alors: «Il s’agit d’illusion, de magie. Le cinéma nous emmène dans des mondes différents, il nous transporte ailleurs. On ressent au cinéma des choses qui sont difficiles à expliquer.»

Memoria, qui le voit cette année quitter la Thaïlande pour l’Amérique du Sud, est son premier film en langue étrangère – anglais et espagnol. Tilda Swinton y incarne Jessica, une cultivatrice d’orchidées installée en Colombie. Un matin, elle est réveillée par un bruit sourd, anxiogène, qui va l’obséder au point qu’elle demandera à un ingénieur du son d’essayer de le reproduire. Ce son évoquant pour elle une boule de béton tombant dans un puits métallique, elle l’entendra régulièrement. Mais elle est la seule, les autres y semblent hermétiques.

Reportage: Devenir cinéaste auprès d’Apichatpong Weerasethakul

Dans Memoria, forcément, il est question de mémoire, de souvenirs enfouis, du passé. Une anthropologue française (Jeanne Balibar) travaille sur un squelette exhumé lors du percement d’un tunnel. Il s’agit d’une femme qui a vécu il y a 6000 ans. Son crâne a été percé «pour libérer les mauvais esprits». Jessica se sent elle aussi habitée par une force intérieure dont elle ignore la nature profonde. A défaut de jungle thaïe, le dernier tiers du film se déroule dans les montagnes colombiennes. L’expatriée y rencontre un homme qui n’a jamais quitté son village, et qui semble être une porte d’entrée vers un autre monde. Memoria éclate alors dans toute sa profondeur animiste, il suffit de se laisser envahir par la lenteur et le silence pour avoir l’impression de léviter.