Papa, maman, le chien, le hamster, les enfants, les petits-enfants et bien sûr les grands-parents, avec passage obligé par la case Alzheimer. C’est devenu une rengaine incontournable: la famille – heurs et malheurs – est l’épicentre de la littérature américaine, une hantise collective à laquelle aucun romancier ne semble pouvoir échapper. Sans doute est-ce la conséquence des événements du 11 septembre: face au désarroi et à l’inquiétude, la cellule familiale redevient un abri – si chancelant soit-il – où l’on peut encore se réfugier en se cramponnant à son œdipe. Quant à la plume qui s’est frottée à la question avec le plus de diligence, c’est celle d’Anne Tyler.

Nichées, couvées, tribus, voilà le menu que nous sert inlassablement la romancière depuis Leçons de conduite, prix Pulitzer en 1989. Le bilan? Guère réjouissant. Car ce que décrit cette généalogiste amère, de livre en livre, ce sont des enfers aussi tièdes qu’aseptisés, d’invisibles psychodrames dissimulés sous les moquettes de la bienséance. Avec, chaque fois, les mêmes dysfonctionnements transmis d’une génération à l’autre – une implacable fatalité.

Ils se croyaient uniques: c’était peut-être la preuve supplémentaire que les Whitshank étaient une famille comme les autres.

Avec Une Bobine de fil bleu, Anne Tyler remet le couvert dans ses décors favoris, Baltimore, où vivent les Whitshank. Calfeutrés derrière la véranda d’une maison cossue, ils se croient «immortels», préservés des mauvais coups du destin. Fiers d’incarner aux yeux des voisins l’idéal d’une famille modèle, ils ont «le don de faire comme si tout allait bien». Mais quelques pages vont suffire pour que la belle vitrine se fendille et que le cœur des Whitshank se mette à battre de travers. Parce qu’Abby, la mère, commence à avoir des absences et des pertes de mémoire, à 72 ans.

De plus en plus obsédée par ceux qu’elle a vu mourir, cette ancienne assistante sociale jadis débordante d’énergie ressemble désormais «à une vieille poupée de porcelaine à la perruque grisaillante». Après son mariage avec Red, ex-chef d’entreprise, elle a élevé quatre enfants. Deux filles, Amanda et Jeannie. Deux garçons, Stem – fils adoptif qui ignore tout de ses origines – et Denny, canard boiteux volontiers rebelle, imprévisible, fugueur, autre brèche dans la carapace familiale.

Cruauté raffinée

Et malgré tout, Abby s’escrimera à préserver les apparences jusqu’au bout. «Il n’était pas exclu que, tout au fond d’elle, elle ait le sentiment que le monde ne pouvait pas continuer de tourner sans elle, écrit Anne Tyler. Les êtres humains excellent tellement dans l’art de se voiler la face! Parce que la triste vérité était que personne n’avait plus besoin d’elle.» Il lui reste donc à tirer sa révérence – elle sera renversée par une voiture – et, lorsque Red se résoudra à s’installer dans un appartement voisin, la belle demeure des Whitshank sera impitoyablement vidée de ses reliques et de ses souvenirs: avec une cruauté raffinée, Anne Tyler raconte comment, en quelques heures, des vies entières peuvent finir à la déchetterie, dans une benne à ordures.

Il est alors temps, pour la romancière, de tirer le fil de sa bobine. Pour exhumer le passé de la famille. Et mettre cette fois en scène les parents de Red, Junior et Linnie. Un couple qu’on croyait uni. Mais non, quand Anne Tyler se glisse derrière les tentures pour les observer, sur fond de Grande Dépression, on découvre que Junior a vécu «un calvaire» avec sa femme. «Elle avait entrepris de lui mettre le grappin dessus et elle y était parvenue sans le moindre effort. Il la voyait s’emparer de son existence, l’essorer et lui redonner forme tel un pull qu’elle venait de retirer de sa bassine à lessive» ironise Anne Tyler, qui n’a pas sa pareille pour retourner les cartes. Ce qu’elle montre, à travers le portrait collectif des Whitshank, c’est comment ce clan a pu tricher pour préserver la légende familiale. Une légende acquise au prix fort: mensonges, semi-vérités, silences courtois, petits ou grands arrangements, compromissions, secrets refoulés.

Scène emblématique

Il y a, au détour du roman, une scène emblématique où l’on voit les personnages d’Anne Tyler se rassembler à l’occasion d’un mariage. Bien sûr, ils vont prendre une photo afin d’immortaliser cet instant. Pour qu’elle soit parfaite, ils n’hésiteront pas à abattre un arbre jugé trop gênant… Des dégâts, il y en aura bien d’autres dans la vie des Whitshank. En sont-ils conscients? Pas toujours. Mais l’auteure du Déjeuner de la nostalgie, elle, est un médium. Rien ne lui échappe. Et si la famille l’obsède tant, c’est parce qu’elle est, à ses yeux, le pouls de l’Amérique, le sismographe grâce auquel on peut déchiffrer le pays tout entier. Comme pour tant d’autres romanciers hantés par la même question – et par les mêmes malaises –, de Jonathan Franzen à Rick Moody, de Richard Russo à Stewart O’Nan, de Richard Ford à Jeffrey Eugenides.


Anne Tyler, «Une Bobine de fil bleu», traduit de l’américain par Cyrielle Ayakatsikas, Phébus, 395 p.