Société

Vous mentez... et Google le sait

Sexualité, boulot, loisirs... On passe notre temps à enjoliver la réalité sur les réseaux sociaux. Le chercheur Seth Stephens-Davidowitz s’est immergé dans le moteur de recherche de Google. Et a tiré un livre de ces petits arrangements avec la vérité

«Sur les réseaux sociaux, chacun est heureux en ménage, en vacances dans les Caraïbes et lit la presse quotidienne. Dans le monde réel, beaucoup sont en colère, en train de faire la queue au supermarché, un œil sur un tabloïd et ignorant l’appel d’un conjoint avec qui ils n’ont pas couché depuis des années», affirme Seth Stephens-Davidowitz. On se doutait de cette dichotomie entre mythe personnel et réalité, mais ce data analyst a passé quatre ans immergé dans les recherches Google de ses contemporains pour en mesurer l’ampleur. Et publier ses conclusions, fin juin, aux Etats-Unis, dans un ouvrage intitulé Everybody lies, big data, new data, and what the internet can tell us about who we really are (Tout le monde ment, big data, nouvelles données, et ce qu’Internet peut nous apprendre sur ce que nous sommes vraiment).

Obsédé par le sexe

Selon lui, inutile de se fier aux sondages, les gens mentent éhontément, là aussi, même sous couvert d’anonymat. Seules les recherches Google effectuées en toute discrétion constituent un «sérum de vérité pour tout savoir sur la psyché humaine». Seth Stephens-Davidowitz voulait nommer son livre Quelle est la taille de mon pénis?, l’une des requêtes les plus populaires et qui l’étonne encore: «Que les hommes fassent appel à Google plutôt qu’à un mètre pour obtenir une réponse à cette question représente la quintessence de notre ère numérique.» L’éditeur a refusé la proposition, mais la sexualité occupe une large place dans son ouvrage puisque, bien sûr, «tout le monde est obsédé par le sexe, et ceux qui disent le contraire mentent…»

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Le diplômé en économie d’Harvard a notamment confronté les recherches avec l’occurrence «gay» dans les Etats américains homophobes, tels que le Mississippi, à celle d’Etats plus tolérants comme New York. Conclusion: elles sont équivalentes partout, avoisinant les 5%. Sauf que dans le Mississippi, personne n’ose faire son coming out dans les sondages. Dans les Etats rétrogrades aussi, «les femmes sont huit fois plus susceptibles de demander à Google si leur mari est gay que s’il est alcoolique ou déprimé».

Après avoir macéré si longtemps dans le marigot numérique, le chercheur est arrivé à la conclusion que «si les habitudes pornographiques des gens étaient révélées d’un coup, ce serait une bonne chose. La situation serait embarrassante trente secondes, et puis on surmonterait la gêne et on deviendrait tous enfin plus ouverts sur la sexualité.» L’un de ses chocs reste néanmoins la découverte de ce qui suivait la phrase «Je veux coucher avec…». Lui pensait tomber sur «Mon patron», «la femme de mon meilleur ami», «mon thérapeute». Il a découvert une majorité de «mon fils», «ma sœur», «mon cousin» «mon père»… Comme dans le film Délivrance.

Au bonheur du couple

Ses données révèlent aussi la persistance de la misogynie puisque les parents sont 2,5 fois plus susceptibles de demander si leur fils «est un génie» que si leur fille est supérieurement intelligente. Pour les demoiselles, les géniteurs préfèrent demander si elles ne sont pas «en surpoids» (deux fois plus fréquent que pour les garçons). Plus distrayante, sa déconstruction du mythe amoureux: ainsi, sur les réseaux sociaux, si les qualificatifs utilisés par les femmes pour décrire leur mari sont «incroyable», «le meilleur» et «tellement mignon», elles préfèrent, sur Google, les termes «irritant», «méchant» et «con». Quant aux hommes, «ils se préoccupent secrètement de savoir si leur femme est folle», assure l’analyste, qui semble assez blasé après avoir affronté «toutes les horreurs d’une société qui se prétend civilisée».

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Mais ses assertions sont loin d’être exhaustives, comme il le suggère, selon Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne et spécialiste des réseaux sociaux. «Lorsque nous interrogeons Google, cela ne dit rien de nos états d’âme, tempère-t-il. Or pour en faire un indicateur de vérité sociale, il faudrait identifier le contexte. D’autant plus que Google suggère des termes associés qui peuvent dévier les recherches individuelles.»

Mauvais film

Bref, si les sondages sont d’une fiabilité limitée en raison du fameux «biais de désirabilité sociale» – on ment pour plaire aux autres, et même à soi –, Seth Stephens-Davidowitz ment un peu, lui aussi, quand il prétend que ses data analyses sont d’une transparence exemplaire. Elles restent néanmoins un nouvel indicateur de la forfanterie contemporaine. Dès les années 50, une étude réalisée auprès des habitants de Denver démontrait que le nombre de personnes déclarant posséder une carte de bibliothèque était supérieur au nombre d’adhérents.

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La version moderne de cette esbroufe culturelle? Netflix. «La plateforme s’est rendu compte qu’en demandant à ses abonnés ce qu’ils comptaient regarder le week-end, la majorité répondaient par un documentaire ou un film d’auteur. Mais une fois arrivé le vendredi, ils visionnaient tous la même comédie lourdingue», s’amuse le data analyst. Et même une activité aussi paisible et intime que les vacances est source de mystification puisque, selon le site lastminute.com, 11% des salariés exagèrent leur récit pour rendre jaloux leurs collègues, et 12% prétendent avoir fait des choses extraordinaires alors qu’ils ont pratiqué le plus basique farniente. «Tout le monde ment» était déjà la devise du Dr House, héros de la série éponyme, pour qui les patients sont capables de dissimuler leurs mauvaises habitudes même quand leur survie dépend de la vérité…

Génération bobard

Pas étonnant, dès lors, que l’humanité exagère aussi ses compétences professionnelles: 25% des candidats à l’embauche gonflent leur CV, selon Le Figaro. La dernière à s’être fait pincer à ce petit jeu est Melania Trump, qui s’était inventé un diplôme en design et architecture. La révélation du bobard ne l’a pas empêchée de devenir première dame.

Tout le monde s’est tellement habitué aux mensonges… La preuve avec Amélia Liana, une «travel blogueuse» très suivie, et sponsorisée par les marques, dont certains internautes viennent de démontrer les abus de Photoshop: de la foule gommée au Taj Mahal aux selfies dans des décors où elle n’était pas vraiment. Elle n’en a pas perdu un follower pour autant. Sans doute parce que «nous sommes arrivés à la deuxième génération 2.0: nous avons tous compris que les réseaux sociaux ne sont qu’un outil de communication parce que nous sommes nous-même producteurs de mises en scène mensongères» selon Olivier Glassey. Il paraît que n’importe qui peut se taguer à Florence ou Bali, même quand il est à Zoug. La nouveauté, c’est qu’on ne croit plus ceux qui ont fait l’effort d’aller vraiment à Bali.

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La société du simulacre

Samuel Dock, psychologue clinicien et auteur de Le Nouveau Malaise dans la civilisation (Plon), rappelle que nos mensonges de représentation ne peuvent que prospérer dans la société du simulacre qu’annonçait déjà Jean Baudrillard.

Le Temps: Dans une société où il faut se montrer sous son meilleur selfie, Google est-il le dernier lieu où l’on peut révéler sa vraie nature?

Samuel Dock: Quand on est seul face à son écran, on peut laisser aller certaines pulsions. Mais Google n’est pas un sérum de vérité, seulement un espace qui se dérobe au jeu social, comme le divan de psy. Ce qui est particulier, c’est le côté très narcissique des pulsions adressées au logiciel. Il y a des angoisses de taille de sexe, d’enfant pas conforme, etc., qui démontrent un rapport à la société très individualiste. Et contrairement au psy, Google ne peut pas accompagner ces angoisses…

– Pourquoi certains en arrivent-ils à prétendre être dans des lieux où ils ne sont même pas?

– Nous sommes arrivés à la société de l’affabulation, du simulacre: notre rapport à l’identité passe désormais par tout un panel de médias qui deviennent des prothèses narcissiques où l’on peut inventer une nouvelle narration de soi pour soutenir un narcissisme défaillant. Et l’on finit presque par croire qu’on est cet alter ego qui passe ses vacances à l’autre bout du monde, car nous sommes aussi dans la société du faux self qui répond à l’exigence sociétale actuelle de triomphe, performance, jouissance… Mais en réalité, feindre finit par épuiser.

– Alors faut-il ne plus mentir?

– Je n’aime pas le terme de mensonge évoqué par l’auteur, qui implique une connotation morale très forte. Comme s’il fallait dire la vérité tout le temps: je suis homosexuel, je doute de mon mari, etc. On est dans une société très paradoxale. Il y a des choses qui ne peuvent être dites, mais il faudrait être soi-même, tout le temps, dans une exigence d’authenticité qui en réalité est fabriquée, clinquante. En réalité, il faut apprendre à accepter que nous sommes tous manquants, des brouillons, et assumer ses faiblesses plutôt que chercher à devenir un autre. Cette étude Google dit surtout que nous sommes des êtres d’angoisse de construction et de pulsion. Rien de neuf…

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