Gisèle Fournier. Perturbations. Mercure de France, 114 p.

«On est sans nouvelles depuis samedi 13 août de Mme Louise R.» Du soir du 15 février, où elle s'est installée dans une bâtisse isolée enfouie sous la neige en bordure du causse, à cette matinée crissante d'insectes où le facteur, trouvant la maison vide, portes et fenêtres béantes, donne l'alerte, le passage d'une étrangère enfièvre la médiocre quiétude d'une vallée perdue, pourvoyant à six mois de perturbations au village de Cassagnes. Motif récurrent des lettres romandes que cette inquiétante féminité venue d'ailleurs – nous voici renvoyés à l'univers ramuzien, à la petite «Bridille de Hannebarde», ce beau récit de Werner Renfer, ou même, à Pour mourir en février d'Anne-Lise Grobéty. Mais ce motif, Gisèle Fournier le renouvelle avec un art subtil du récit.

Suicide? Enlèvement? Assassinat? Simple départ? L'enquête sur l'inexplicable disparition de Louise piétine, et l'essentiel n'est pas ici de la résoudre. Mentir vrai. Non-dits. Les deux premiers titres de la romancière française (genevoised'adoption) gardent ici toute leur valeur programmatique. Pas question, pour le lecteur, de retrouver l'apaisement et les certitudes en refermant le livre. Au contraire, il aura suivi les narrateurs successifs dans leurs sentiers de traverse, dans le fouillis d'une vie végétale exubérante et d'une météo implacable, à l'image des tourbillons de leur sensualité inavouée: pour ces témoins troublés, tous voyeurs vaguement complices, à la merci eux-mêmes d'autres regards dissimulés, la vérité se dissout dans la clarté aveuglante de quelques arrêts sur images au statut étrange, entre chose vue et projection imaginaire: une silhouette emmitouflée derrière la vitre givrée d'une voiture; un carrelage noir et blanc impeccable; ce même carrelage souillé de boue; un bouquet de frais glaïeuls rouges; l'étreinte d'un couple devant l'âtre; un couteau. L'art de la romancière est de jouer entre l'hyperdétermination et l'indétermination de l'écriture: réalisme, d'une part, des natures mortes, et de l'évocation répétitive de vies cruellement immuables; et d'autre part, musicalité, ouverture d'une langue qui ne cherche pas la vraisemblance psychologique en mimant les discours des narrateurs, mais les inscrit dans le débordement d'une nature élémentaire. Duplicité qui correspond au récit principal: épiée dans son intimité, et jusqu'aux pages de son journal intime, Louise R. reste insaisissable.