Art

La mer, le ciel et la finitude saisis par le crayon et la plume d’un artiste

A travers un recueil de textes et de dessins au fusain, entre cendres et lumière, Laurent Wolf, ancien chroniqueur du «Temps», rend hommage à une très vieille dame. A voir et à lire en exposition ou en livre

Avant de devenir le critique d’art et le chroniqueur dont se souviennent les lecteurs du Temps, Laurent Wolf a exercé le métier de peintre. La crise du marché de l’art à la fin des années 1980 l’a fait se tourner vers le journalisme, d’abord à la rubrique sportive du Nouveau Quotidien, puis dans le domaine culturel. Sociologue de formation, il a également publié une trilogie, Vie et mort du tableau 1 et 2, et Avant le tableau (Klincksieck, 2004 et 2005). Mais la condition d’artiste ne s’abandonne pas si facilement. Laurent Wolf est revenu à la pratique artistique par le dessin. Deux expositions à la Galerie Ditesheim et Maffei Fine Art à Neuchâtel ont témoigné de ce retour en 2012 et 2017 et maintenant, ce sont cinq fusains qui sont publiés dans un bel ouvrage, mis en regard de cinq textes, Sommeil de jour. On peut les voir à la galerie, avec d’autres œuvres, jusqu’au 20 juillet.

Cendres et scintillements

Quatre de ces textes se lisent comme un «tombeau», affectueux et léger, pour une très vieille dame. On l’apprend par petites touches, c’est elle qui dort de jour – «peau sur les os et souffle court». Elle ne fêtera pas l’anniversaire de ses 104 ans mais jusqu’au bout sa curiosité reste éveillée.

Quelqu’un, à son chevet, lui lit L’Ordre du jour d’Eric Vuillard. Elle en est contente: elle aime apprendre. Plus tard, sur un autre continent, le narrateur entend encore sa voix. «Les âmes résident dans la mémoire des vivants et continuent la conversation», pense-t-il. «C’est fou le nombre de choses qu’on peut apprendre», se réjouissait-elle souvent. Sa présence friable est au centre du tableau, mais la lumière porte sur des détails: un café où elle aimait se rendre, un inconnu au panama blanc qui commande une tartine, des empreintes de chien dans la neige, des caramels ratés, son dernier regret. Revient aussi, ineffaçable, la mémoire des camps où ont disparu ses beaux-parents et cette question: «Comment ai-je pu être heureuse pendant ces moments terribles?»

Ecrire pour créer un petit monde, ou pour rien

Elle vivait au bord de l’océan. Le ciel et l’eau où ses cendres ont été dispersées offrent au fusain de Laurent Wolf les infinies variations de la lumière. A l’horizon, la ligne des falaises et des collines sépare la masse étale des flots des vibrations célestes. Parfois, la mer est vue du ciel, creusée de vagues, hachée par une averse. La main de l’artiste, avec une discipline et une patience de moine copiste, saisit en signes microscopiques les scintillements, «les lumières pâles de la côte normande», l’obscurité et l’apaisement.

Dans le premier des cinq textes, le regard s’attache sur un homme, assis dans la rue. Muni d’un crayon gris, il s’active sur les pages d’un grand cahier qu’il remplit de signes dépourvus de sens. Quand il a rempli tout l’espace, il récrit par-dessus au stylo-bille bleu. Ce palimpseste ressemble à la démarche de l’artiste: «Dessiner, écrire, couvrir la page blanche sans relâche pour créer un petit monde, ou pour rien.»


«Sommeil de jour». Ditesheim & Maffei Fine Art. Cinq dessins au fusain, 44,5 x 62 cm et cinq textes.

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