Livres

La mer et la mère, toujours recommencées

Un récit autobiographique, léger et mélancolique, de Chantal Thomas, qui dit le bonheur de nager

Une jeune fille saute de son vélo et se jette dans le Grand Canal de Versailles, sans se soucier des interdits, de la saleté amassée depuis des siècles ni du regard des passants: toute sa vie, elle sera incapable de résister à l’appel de l’eau. A cette nageuse qui deviendra sa mère, Chantal Thomas consacre un récit tout éclaboussé de sel et de lumière, une autobiographie par les plages, lumineuse et tendre.

Au départ, il y a Arcachon, découverte grâce aux congés payés, puis lieu de retraite des grands-parents de l’auteur: Jackie serait bien restée toute sa vie sous l’aile de ce couple bienveillant, éternelle enfant, ondine choyée. Elle a mal supporté son rôle de femme au foyer, de mère à son tour, puis de jeune veuve. Après la période euphorique, quand, jeune mariée, elle baignait l’enfant à venir, immergeant son ventre dans les eaux froides du lac de Paladru, est venue la mélancolie. Seules les baignades l’en consolaient.

Une distance inexorable entre mère et fille

Cette humeur changeante a mis une distance entre la petite Chantal et sa mère. Même la passion de l’eau ne les réunissait pas vraiment, toutes deux sur la plage, la petite avec ses amis, ses poupées, ses contes de princesse du Palais des mers, ses châteaux de sable; la grande avec ses livres et son chapeau.

Les grandes vacances sans fin, les promenades main dans la main avec le grand-père, à travers Arcachon, cette ville aux visages saisonniers, la joie toujours recommencée de se livrer aux vagues: Chantal Thomas évoque sa propre enfance avec la subtilité, l’élégance et la fluidité qu’elle met dans ses essais et dans ses romans.

L’antimarquise de Sévigné

Après le décès prématuré d’un père taiseux, la mère décide de changer de rivage: ce sera Menton, puis Nice, après le cap Ferret, le cap Ferrat. La fille s’éloigne, fait des études, part pour New York. La mère, encore jeune et jolie, inaugure une nouvelle vie – «Sport, vacances, joie, soleil» –, découvre les charmes de la séduction, les amoureux.

La distance géographique et intellectuelle augmente. Leurs rapports se réduisent à des cartes postales chaleureuses dont la concision efface les conflits: «Mille tendresses, après un bain formidable au cap Martin. L’eau t’attend. Ta Maman.» L’antimarquise de Sévigné, constate la fille, soulagée. A la fin, elle ressentira une affection et une admiration pour la nageuse impénitente qui lui aura transmis le goût de se livrer aux flots. Un récit lumineux, placé sous l’égide de Colette: «L’enfant veut une vague salée, le sable.» Il en a la sensualité, la précision et le goût du plaisir.


Chantal Thomas, «Souvenirs de la marée basse», Seuil/Fiction&Cie, 224 p.

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