Une «derviche tourneuse» de blanc vêtue ensorcelle une assistance en proie à une transe inédite. Autrefois séparée de l'homme, la toupie féline et féminine évoque les barrières musicales que rompent Mercan Dede et son groupe Secret Tribe en scène comme sur disque. De passage dans l'obscurité d'un club genevois début décembre après avoir fait le bonheur des Transmusicales de Rennes, le musicien, DJ et producteur turc et sa troupe mêlent, en d'envoûtantes mélopées, traditions et zestes de modernité. Un mysticisme soufi et une électronique qui hantent les plages de Nar, quatrième et extatique nouvel album d'un jeune Stambouliote aux oreilles aussi percées que grandes ouvertes sur les sons du monde.

Entrelacs musicaux

Trait d'union supplémentaire entre est et ouest, les compositions de Mercan Dede font pourtant définitivement perdre le nord à l'Orient. Si ce genre de fusion n'a pas attendu Dede pour se voir défricher (Nusrat Fateh Ali Khan et Natacha Atlas avec qui il a d'ailleurs collaboré ou Talvin Singh), reste que la magie et la puissance évocatrice qui se dégagent de ces entrelacs de house, de jungle et de sonorités acoustiques sont irrésistibles.

Démarche instinctive

Etabli au Canada depuis l'âge de 17 ans, où il est plus connu comme DJ qu'en tant que souffleur de «ney» – flûte dont il a percé les secrets avec un maître soufi durant près de dix-huit ans –, Mercan Dede ne s'est jamais senti l'âme d'un musicien. «Je me suis toujours vu comme un producteur qui sélectionne et rassemble des éléments musicaux, explique-t-il. Je ne joue pas une musique académique et fonctionne uniquement à l'instinct, à l'émotion. Je reproduis des sons sans écrire la moindre partition. Ma démarche n'a ainsi jamais de limites autres que celles de ma sensibilité. Chaque son que j'utilise, sans distinction de genre, revêt une signification. Seul ou en groupe, ne compte que l'atteinte d'une alchimie musicale.»

Découvrant par hasard dans une rave-party l'efficacité du mixage entre un vieux disque de flûte «ney» et la mécanique des pulsations électroniques, Mercan Dede s'ingénie depuis à en expérimenter les subtils dosages. Faisant de deux transes une seule entité aux contours à la fois élégiaques et organiques.

Poussières sonores

Mais le champ de vision de ce trentenaire qui «croit au destin mais ne pense jamais au futur» ne s'arrête pas là. Musiques de films, participations discographiques multiples, coproductions, Mercan Dede n'a qu'une ambition: «continuer à apprendre». Et de ce côté-là, ce Turc humble a récemment été admirablement servi par Peter Murphy, chanteur historique du groupe de rock gothique Bauhaus, avec qui il a mis en musiques le dernier album solo, l'hallucinant Dust. Somme de poussières sonores de deux divines étoiles.

Mercan Dede & Secret Tribe, «Nar» (DoubleMoon/Rec Rec).