Scène

Merce Cunningham et Pina Bausch ressuscités sur la scène du Poche

Au Poche, à Genève, jusqu’au 15 novembre, une jeune auteur donne la parole aux deux géants de la danse contemporaine. Fabrice Gorgerat en tire un spectacle sobre et touchant

Merce Cunningham et Pina Bausch sur un plateau. Pour deux interviews où ils parlent de leur travail et de leur vie. Duo est une proposition sensible, délicate, gracieuse comme un sursis qui leur serait accordé. Car ces interviews, imaginées par l’auteure française Julie Rossello-Rochet, se déroulent dans un espace intermédiaire. Après la mort de ces géants de la danse contemporaine, mais avant leur disparition totale. Une sorte de suspens entre ici et ailleurs dont Fabrice Gorgerat à la mise en scène, Armand Deladoëy et Tamara Bacci au jeu rendent bien le côté irréel et précieux. Duo, au Poche, c’est une bulle de frémissement artistique, deux stars en stéréo.

Beaucoup, si ce n’est tout, les séparait dans leur approche de la danse. Pape de l’abstraction, le New-Yorkais Merce Cunningham restera comme ce précurseur qui, le premier, a séparé le mouvement de la musique, confié au hasard la composition de ses pièces et envisagé le corps comme une machine dont on pourrait à l’infini multiplier les positions et les torsions. Rapport ludique, expérimental à l’art. Le personnage effacé derrière le prototype. A l’inverse, Pina Bausch a tout axé sur l’humain et ses pulsions, ses fantasmes, ses besoins. Une danse inspirée par la vie et par la guerre qui a tant marqué cette petite fille née dans la furieuse Allemagne de 1940. Rage du ventre, parfaite sensibilité musicale, transports extrêmes, d’amour et de haine, ses chorégraphies audacieuses racontaient le vivant à chaque instant.

Le dernier été

Différents, mais réunis par le destin: ces deux géants de la danse contemporaine sont morts durant le même été 2009. Merce Cunningham, à 90 ans, au bout d’une vie dont il sentait venir la fin. Pina Bausch, à 68 ans, après un cancer fulgurant dont elle n’avait appris l’existence que cinq jours auparavant… Dans Pina Jackson in Mercemoriam, le chorégraphe Foofwa d’Imobilité a déjà célébré ce trait de l’Histoire en composant un hommage joyeux et passionnant auquel il a associé Michael Jackson, également disparu durant le même été meurtrier.

Dans Duo, à voir jusqu’au 15 novembre au Poche, pas l’ombre d’une facétie. Les deux figures apparaissent dans une simplicité touchante, dans une nudité éloquente. Julie Rossello-Rochet ne se raconte pas à travers ses sujets. Elle les fait parler au plus près de ce qu’elle imagine de leur réalité. Pour composer ce texte, la jeune femme a vu des dizaines de films, d’extraits, lu des dizaines d’interviews, de livres, etc. Merce parle de ses chats, de son désir d’abolir la notion de soliste en multipliant les points de vue sur le plateau et de son coup de foudre pour John Cage, joyeux musicien en liberté. Pina parle de ce Café Müller dans lequel elle jouait enfant, de son intranquillité au moment de composer une nouvelle pièce, de Wuppertal, ce lieu qu’elle a conçu pour la danse et qui est investi non pas par des interprètes, mais par des personnes à part entière. Elle parle encore de Barbe-Bleue et des danses du monde qui la fascinent tellement. Pas d’esbroufe, uniquement des propos qui rappellent au public de grands moments de la danse contemporaine.

C’est que, sous la direction de Fabrice Gorgerat, peu habitué à cette sobriété, Armand Deladoëy et Tamara Bacci sont parfaits. Le premier se dénude et bouleverse en adoptant la gestuelle marionnettique du chorégraphe aux articulations usées. Il détache chaque mot avec étonnement, restituant la candeur de son sujet, sa relative froideur aussi face aux sentiments. Tandis que, droite et concentrée devant son micro, Tamara Bacci traduit à merveille la rigueur de Pina Bausch. Son besoin de ne rien lâcher, de trouver le mouvement qui dise au plus près les paysages intérieurs de ses personnages. Ce qui surprend? L’incroyable facilité avec laquelle ces deux danseurs romands disent le texte. Les mots coulent, sans heurts. Certes, ils sont sonorisés, ce qui leur permet de ne pas forcer la voix. Mais, de la diction au débit, tout est fluide et posé. Peu de mouvements, pas de musique, un décor composé de panneaux de papiers peints ou colorés qui rappellent d’un côté l’abstraction de Merce Cunningham et de l’autre, avec cet intérieur composite, le travail de Pina Bausch sur l’intimité chahutée: Duo est une belle traversée.

Duo jusqu’au 15 novembre, Le Poche, Genève, 022 310 42 21, www.poche---gve.ch

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