Né à Calais, François Ruffin, 40 ans, est un homme en colère qui ne manque pas d’humour. Fondateur et rédacteur en chef du Fakir, édité à Amiens, un «journal fâché avec tout le monde ou presque», le révolté est aussi actionnaire de LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy, leader mondial des produits de luxe). Il a acquis une action qui lui permettait d’accéder aux assemblées et d’interpeller le CEO, Bernard Arnault, dans une tentative de «réinstaurer le dialogue entre la France d’en haut et la France d’en bas». En vain. Repéré, éjecté, le trublion n’a plus accès aux assemblées. Il se console avec le séchoir à linge qu’il s’est offert avec ses dividendes.

La bête noire de François Ruffin, sa tête de pipe, c’est Bernard Arnault qu’il arbore sur le T-shirt lui tenant lieu d’uniforme. Classé parmi les hommes les plus riches de la planète, le patron de LVMH, dont la fortune est estimée à 38 milliards de dollars, est devenu célèbre en 2013, quand il a voulu acquérir la nationalité belge en but d’optimisation fiscale – avant de faire marche arrière. Cette indélicatesse lui a valu une mémorable Une de Libération: «Casse-toi, riche con!»

«C’est un prédateur!»

Dans le Nord, Bernard Arnault a fait des ravages en fermant des usines textiles. Sans oublier de comparer les 30,6 milliards de chiffres d’affaires de LVMH aux 130 millions de repas distribués par les Restaus du Cœur, François Ruffin visite les usines désaffectées avec une syndicaliste. Ironique, il demande: «Vous ne trouvez pas que Bernard Arnault est un grand homme?» La réponse fuse, rageuse: «Non, non, non! C’est un prédateur! Il nous méprise!»

Le film pourrait se contenter de dresser le constat de sinistre. Mais François Ruffin est moins un documentariste qu’un agitateur. Une intrigue se met en place quand entrent en scène Jocelyne et Serge Klur, ex-employés d’Ecce, filiale du groupe LVMH, à Poix-du-Nord, près de Valenciennes. Leur usine fabriquait des costumes Kenzo, mais la production a été délocalisée en Pologne. Le couple s’est retrouvé au chômage. Il vit avec 400 euros par mois et, criblé de dettes, risque de perdre sa maison. Ruffin les embarque dans un scénario destiné à faire cracher Arnault au bassinet.

La tête de Croquignol

Sous dictée de Ruffin, les Klur relatent leur déclassement dans une série de lettres qu’ils enverront à la presse s’ils ne touchent pas quelque 40 000 euros de dédommagement et un CDI pour Serge. Cette menace suffit à inquiéter Bernard Arnault. Il dépêche un homme de confiance, ex-commissaire des renseignements généraux, pour calmer le jeu. Filmées en caméra cachée, les entrevues sont délectables, entre le paternalisme doucereux de l’émissaire et la candeur goguenarde des Klur. Quant à Ruffin, teint en blond pour tenir le rôle du fils, il souligne sa ressemblance naturelle avec Croquignol, le cerveau des Pieds Nickelés.

Contre toute attente, LVMH accepte l’arrangement, récupère les lettres, verse l’argent. Serge décroche un contrat chez Carrefour, où Bernard Arnault est actionnaire majoritaire. Mais, en contrepartie, les Klur signent une clause de confidentialité – le groupe n’a pas envie que 8000 chômeurs assèchent son capital.

Cette signature invalide le projet de film. Ruffin a plus d’un tour dans son sac. Il prend langue avec Marc-Antoine Jamet, député socialiste fabiusien et secrétaire général de LVMH. Face à la caméra cachée, celui-ci ment effrontément avant de révéler la clause de non-divulgation. Le grand ballot vient décadenasser la situation…

Moules frites

Merci Patron! est sorti en France le 24 février. Toujours à l’affiche, il a attiré un demi-million de spectateurs. Empruntant sa dialectique aussi bien aux manipulations de Michael Moore qu’aux impostures de Jean-Yves Lafesse pour confondre les puissants, ce film jubilatoire rapproche Karl Marx de Chico Marx – «Bakounine en vidéogag», résume Le Monde.

Comme les prolos de Ken Loach, les damnés de la terre que filme François Ruffin ne perdent pas le sens de l’humour. C’est leur grande force, car le rire tue la peur. Ils n’ont rien à perdre tandis que l’adversaire se recroqueville sur ses biens matériels. Les gueux ont des baraques à frites, les nantis des conseils d’administration.

Les mutins cherchent leur inspiration du côté des Farces & Attrapes: pour Bernard Arnault, ils préparent un sac de friandises – maroilles, pâté, bêtises de Cambrai, ch’tite bière. Ruffin se pointe avec une timbale de Moules frites à l’assemblée générale de LVMH. «J’espère que les révolutionnaires se calmeront l’année prochaine», déclare Bernard Arnault devant les actionnaires. Pas sûr. Car, en tentant de «construire un langage qui permet de sortir de l’entre-soi et de rencontrer d’autres classes sociales», Merci Patron! a allumé la mèche du mouvement Nuit debout qui occupe depuis le 31 mars la place de la République, à Paris, et essaime en province. La lutte des classes n’est peut-être pas morte comme le rêvent les socialistes de droite. On notera aussi que l’oligarchie craint davantage Fakir, le brûlot amiénois, que la presse nationale muselée par ses contrats publicitaires.

Après Demain, un million d’entrées en France, 112 000 en Suisse, le film écologique de Cyril Dion et Mélanie Laurent qui rend espoir aux damnés du réchauffement climatique, Merci Patron!, «oasis de joie dans le désert de la morosité de la gauche» selon son auteur, rappelle la puissance du cinéma, art populaire s’il en fut, comme instrument de sensibilisation.


Merci Patron!, de François Ruffin (France, 2016), 1h23