La réalité n’est pas celle que vous croyez. Par exemple ces champignons dans une vitrine de musée d’histoire naturelle et reproduits en résine de polyuréthane. Pour celui qui, au retour d’une promenade en forêt, voudrait séparer le comestible de l’empoisonné, c’est un piège. Il ne s’agit pas d’une initiation à la mycologie mais à la méfiance, puisque chaque champignon est fait de deux moitiés qui promettent des destins opposés à leur consommateur.

Carsten Höller, né en Belgique en 1961, vit en Allemagne où il imagine des installations qui en font l’un des invités réguliers des grandes expositions internationales d’art contemporain. En 1992, il crée des Pièges à enfants qui font scandale, de jolis jouets branchés sur un jerrican rouge prêt à exploser. En 1995, il présente à la Biennale de Lyon une vidéo qui figure un moineau en train d’accomplir des actions répétitives et agaçantes. En 2006, il installe un tobogan de piscine dans la Tate Modern de Londres.

Rien n’est certain, ni l’usage des choses ni les relations avec la nature. Si le péril physique ou mental est partout, autant le dire tout de suite. Nous pensons comme s’il l’était alors que nous agissons comme s’il ne résidait que dans les centrales nucléaires ou dans le réchauffement climatique. Carsten Höller, formé à l’entomologie, est doué pour le classement des illusions. Il déroute les restes de foi en l’innocence. Quand les champignons sont doubles, mieux vaut y regarder à deux fois avant de faire confiance à la vue.

Mercredi, 10h00: La Famille du jardinier, Pablo Picasso

Pablo Picasso, La Famille du jardinier, 1967, huile sur toile, 114 X 194,5 cm., Richard Gray Gallery, Chicago/New York, 6,5 millions de dollars. (Eddy Mottaz)

La Sainte Famille, ou c’est tout comme. Une drôle de famille tout de même. Avec cette mère au regard perçant qui porte un petit dans une couverture, et cet homme au maillot rayé bleu-blanc qui n’a pas l’air de vivre le plus grand bonheur de sa vie. Le jardinier du vieux Picasso qui a 86 ans aux pâquerettes. Avec un vêtement célèbre, ce maillot que le peintre aimait, et qu’il porte sur les photos des années 1950 quand il était le père de Claude et Paloma, et qu’il jouait encore à la famille heureuse avec Françoise avant qu’elle ne préfère vivre sa vie. La femme du jardinier a le sein généreux et son oeil qui vrille rappelle les portraits d’Olga, la première femme de Picasso et la mère de son premier enfant, à l’époque où il la peignait comme une harpie au début des années 1930. Chez Picasso, les yeux sont tout. Ici, aucun regard ne se croise. C’est l’union parfaite dans la désunion. Au cours de ces années 60, Picasso tourne son humour contre lui-même, contre le naufrage de l’âge, et il trouve dans le regard des peintres qu’il aime un peu de consolation. Chez Rembrandt vieillissant, par exemple, dont il partage l’absence d’indulgence à l’égard de lui-même, et le regret de l’amour. Voilà, c’est comme ça, je n’ai pas été un génie de la famille, semble-t-il dire, en représentant un jardinier qui lui ressemble et une femme qui rappelle celles qui l’ont accompagné avec plus ou moins de joie. Mais pour ce qui est du génie de la peinture, en quelques traits tout simples, tout est là.